
Les Simpson, série venue d’ailleurs
par Justine Breton
Compte-rendu de Romain Nigita, Les Simpson ou le paradoxe du donut intemporel, Levallois-Perret, Playlist Society, 2025.
par Justine Breton
Dans Les Simpson ou le paradoxe du donut intemporel, Romain Nigita, critique et journaliste, revient sur la façon dont la série a su rester d’actualité malgré une diffusion continue depuis 37 ans ; et c’est visiblement le résultat d’une recette plus complexe que celle des donuts dévorés par Homer. L’ouvrage débute fort, avec une préface signée par Véronique Augereau et Philippe Peythieu, les voix françaises de Marge et Homer Simpson, devenues au moins aussi iconiques que les personnages à la peau jaune. Cette préface annonce l’esprit de l’ouvrage, où l’on parle des Simpson entre fans et toujours avec une belle émotion.
Le livre replace bien la série dans l’histoire de la télévision états-unienne, notamment du point de vue des premières sitcoms auxquelles Les Simpson fait très fréquemment référence. L’auteur rappelle qu’il s’agit d’une production collective, qui dès ses débuts a pu bénéficier du talent et du travail conjoint de trois figures principales. Plusieurs pages développent ainsi le rôle de Matt Groening dans la création des Simpson et dans sa maîtrise de la satire sociale ; celui de James L. Brooks dans l’inclusion d’un réalisme émotionnel des personnages qui permet à la série de perdurer au fil des décennies ; et celui de Sam Simon qui, présent uniquement lors des quatre premières saisons, a su donner à la série son rythme humoristique. Une brève mention honorable rappelle aussi l’influence d’Al Jean sur les saisons suivantes, même si la mise en avant en quatrième de couverture des « explications exclusives du showrunner Al Jean » aurait laissé espérer une étude plus approfondie de son rôle au fil des années.
Romain Nigita montre que Les Simpson a su rester intemporelle – plus qu’atemporelle – grâce à ses contraintes de production. Chaque épisode prend en effet neuf mois à produire, et ce temps est encore allongé dans le cas des diffusions à l’étranger qui nécessitent une période de traduction et de doublage. Cette longue gestation oblige les scénaristes à une orientation plus large lors des phases d’écriture, en suivant des tendances générales plutôt qu’en collant à l’actualité brûlante. Les intrigues sont alors centrées sur des problèmes quotidiens et familiaux, qui décrivent les grandes lignes de la société états-unienne : santé, travail, économie, alimentation, relations… La formule n’est finalement pas si différente de celle des sitcoms que Les Simpson parodie depuis ses débuts, même si le ton est beaucoup plus acerbe, et que le choix de l’animation permet de conserver une fraîcheur visuelle en plus de celle des intrigues.
Le chapitre consacré à la structure « bouclée » des épisodes est particulièrement intéressant. L’auteur développe les enjeux du « statu quo perpétuel » (p.76) au sein de la narration, ainsi que la fixité des membres de la famille représentés dans un monde pourtant en constante évolution. Il explique comment ces deux principes ont contribué au succès des Simpson sur le long terme grâce aux rediffusions quasi-constantes de la série. Cette réflexion est prolongée dans un chapitre suivant, qui propose une étude pertinente de la « replay value » de la série : par ses différents niveaux de lecture, ses formes variées d’humour et son usage de l’effet de surprise, la série peut être revisionnée pour ainsi dire à l’infini, souvent sans lassitude. Pour expliquer ce phénomène, l’auteur analyse notamment le rôle joué par la structure très originale des épisodes, où le premier acte n’a pas toujours de rapport avec le sujet central traité au cours de l’intrigue. Cet art des paradoxes temporels est loin de porter atteinte à la pérennité de la série, mais l’ancrent au contraire dans un ailleurs temporel, à la fois différent du nôtre et pourtant toujours parallèle. Romain Nigita souligne que, par bien des aspects, Les Simpson refuse d’accepter le changement, que ce soit dans la longue polémique autour de la représentation du personnage d’Apu, ou dans le fait qu’un Homer violent continue sans cesse d’étrangler son fils. Notons que ce sont peut-être certaines de ses nombreuses références culturelles et l’inclusion de guest stars qui contribuent le plus à dater les épisodes ou à contrer son désir d’universalisme, en particulier lors des diffusions à l’étranger. Au fil des ans, nombreuses sont les célébrités à avoir jouer leur propre rôle dans Les Simpson. Mais comme le montre Romain Nigita, les premières d’entre elles ont été créditées sous de faux noms, parce qu’il n’était pas encore bien vu d’apparaître dans la série.

Les dernières pages abordent l’histoire des salaires des acteurs principaux, avec les grèves et négociations successives qui accompagnent le succès ou parfois le déclin de la série. Le dernier chapitre, « Quand les Simpson font la une », met particulièrement en évidence la structure de l’ouvrage, pensé comme une juxtaposition de sujets divers, en particulier dans sa seconde partie : après avoir évoqué le cas des guest stars et des crossovers, l’ouvrage aborde le cas des personnages morts puis de l’intérêt médiatique de la série ; tandis que la dernière sous-partie s’intéresse aux séries concurrentes et descendantes – des Rois du Texas à Malcolm, en passant par South Park –, aux rapports des Simpson à George Bush, ou encore au documentaire The Problem with Apu.

Par sa nature brève, ce livre passe un peu vite sur certains points, comme l’évolution des émotions dans le traitement des anniversaires ratés de Marge, ou le succès des œuvres plus tardives de Brooks ou de Groening : leurs projets individuels menés suite aux Simpson n’ont certes pas connu le retentissement de la famille de Springfield, mais les retours critiques et populaires ont régulièrement été à la hauteur. Par ailleurs, si l’on peut reprocher quelque chose aux autres œuvres de Groening, comme Futurama, ce n’est probablement pas leur « manque de fun » (p.73), la série suscitant d’ailleurs l’enthousiasme des fans depuis plus de vingt ans. Malgré la diversité des anecdotes proposées, la bibliographie finale de Les Simpson ou le paradoxe du donut intemporel est étonnamment courte, mais l’on notera que l’ensemble de l’ouvrage parcourt les différentes saisons des Simpson avec une grande variété. Des analyses plus ciblées reviennent par exemple, avec un plaisir clairement partagé, sur les épisodes « Sous le signe du poisson » (S02E04) qui met en évidence les prémices d’une conscience écologique dans la société états-unienne, « L’Ennemi d’Homer » (S08E23) qui souligne l’impossibilité pour les personnages trop normaux à trouver leur place à Springfield, ou encore le plus récent « L’Anniversaire de Bart » (S36E01), où une intelligence artificielle générative tente de créer un épisode de fin pour Les Simpson, avant de se heurter à la nature même de la série, prise dans une éternelle boucle. Les détours par des épisodes précis permettent d’illustrer le propos de l’auteur et de montrer comment Les Simpson décryptent et accompagnent les évolutions sociales depuis 1989.

Les amateurs des Simpson apprécieront cet ouvrage qui en 166 pages regorge d’anecdotes en tous genres, sur l’écriture de la série, ses modalités de production ou la présence de personnalités au casting. Les fans les plus assidus resteront peut-être un peu sur leur faim, notamment parce que l’ouvrage n’étudie que très peu l’évolution de la série ou sa réception au fil du temps – les audiences ne sont par exemple prises en compte que dans le dernier chapitre consacré aux négociations salariales. De fait, il s’agit au contraire de s’intéresser à la dimension intemporelle de la série. Cependant, l’ouvrage est clairement pensé pour s’adresser au (très large) public qui entretient une histoire avec Les Simpson, d’une façon ou d’une autre, qu’il s’agisse d’un programme découvert récemment par son intégration au catalogue de Disney+, d’un souvenir d’enfance que l’on pense avoir dépassé, ou d’une série que l’on continue de suivre chaque année. L’auteur revient de façon méticuleuse sur des intrigues en en expliquant les enjeux, ce qui permet de suivre la réflexion, même si le lecteur ou la lectrice n’a plus l’épisode exact en tête. De même, les termes propres aux séries ou les programmes moins connus en France sont accompagnés de brèves notes explicatives, ce qui rend la lecture toujours fluide. Les Simpson ou le paradoxe du donut intemporel propose ainsi un regard clair et ému sur une série aimée et partagée. En ce sens, l’ouvrage réussit son pari en nous donnant l’envie de nous (re)plonger dans les 37 saisons de la série, en attendant un deuxième long-métrage en 2027, et le 40e anniversaire de la série en 2029.
05/01/2026

