Medieval fantasy : les cheveux blancs ont-ils enfin la cote ?

par Clémence Huguet

Cheveux blancs, grand solitaire, deux épées très effrayantes. Je sais qui tu es.

Ainsi est introduit Geralt de Riv dans l’épisode 2 de la saison 1 de The Witcher, diffusée sur Netflix depuis 2019. Si son futur ami Jaskier le reconnaît aisément, c’est par les traits physiques qu’il mentionne et qui lui sont assimilés. Et par transposition, c’est de cette façon que les fans de la saga le reconnaissent et l’interprètent, peu importe les plateformes (livres, jeux vidéo, série…) et peu importe les modèles (acteurs, cosplayeur·euse·s…). Pour autant, si Geralt est le seul à répondre à cette description physique singulière dans le récit auquel il appartient, ses fans auront le loisir de croiser ailleurs d’autres occurrences. Car le personnage aux cheveux blancs s’apparente à un trope, un motif récurrent, une base reconnaissable en science-fiction et fantasy (SFF), si bien que sa présence est admise sans forcément être adressée, et ce dans les différents médias qui en composent le genre. Il existe et revient fréquemment, sous les traits d’Elric de Melniboné, protagoniste des années 1960 du cycle romanesque éponyme de Michael Moorcock, sous ceux de Kirua de Hunter x Hunter, assassin du manga de Yoshihiro Togashi publié depuis 1998 et adapté en animé, de Bean dans le dessin animé Disenchantment de Matt Groening, ou sous ceux d’Astarion et de Minthara, deux compagnons possibles du Baldur’s Gate 3 de Larian en 2023 – évidemment, entre autres références. C’est un trope régulier, sans être omniprésent, car les cheveux blancs en traduisent souvent l’exceptionnalité. Sur un individu relativement jeune, déjà, ils induisent l’étrangeté, ou au moins la maturité exagérée par l’emprunt d’un attribut d’ordinaire assimilé à la vieillesse. Quelques fois, ils sont liés à une forme de pouvoir magique inné ou acquis, ou à une modification corporelle non-naturelle provoquée par une expérience mystique ou scientifique.

De gauche à droite : The Witcher 3, CD Projekt Red – Liam Hemsworth, Netflix – Maul Cosplay, X


En fiction sérielle, cette particularité capillaire offre souvent à son personnage une place prépondérante dans le récit : le propulsant protagoniste, souvent anti-héros subversif lorsqu’il s’écarte du modèle traditionnel par sa moralité et ses actions, voire antagoniste quand il est explicitement mauvais. Grâce à cette exceptionnalité qui marque sa différence et son identité, le personnage aux cheveux blancs tient généralement une place de cœur dans la fanbase, qui finit par l’apprécier : Spike, le vampire blond platine de la série Buffy, d’abord réfléchi pour intégrer quelques épisodes, plaît tellement à l’audience qu’il en devient un personnage récurrent. Il faut aussi compter sur les franchises et les chaînes de télévision qui les mettent spécifiquement en avant, en témoigne la popularité des Targaryen, lignée caractérisée notamment par ses cheveux clairs distinctifs, dont on suit les aventures dans House of the Dragon depuis 2022 sur HBO.

House of the Dragon, saison 1, episode 1, HBO

Se dessine ici le cheminement classique du trope, puisque la pérennisation d’un stéréotype est le fruit d’un travail commun, entre créateur·ice·s qui sont parfois fans, et fans qui sont parfois créateur·ice·s, si bien que la porosité des deux milieux est toujours rediscutée tant elle s’auto-alimente (nombreuses sont les discussions de fans sur les forums qui tracent d’eux-mêmes les liens entre le Elric de Moorcock et le Geralt de Sapkowski, surtout depuis que ce dernier a reconnu, entre autres, l’influence du premier). Depuis les années 1990, le fan n’est d’ailleurs plus vraiment considéré comme un simple « spectateur », mais comme un « acteur » du média dont il est issu, dans le sens d’actif d’un processus de production, d’écriture, de création, pour servir la représentation et l’assimilation de l’objet dont il est fan. Ce rapport consommation/production s’interprète notamment dans la pratique du « cosplay », diminutif de l’anglais « costume play », qui vise à reproduire le costume d’un personnage, généralement de pop culture. Le cosplay nourrit les occurrences de personnages aux cheveux blancs, puisque les cosplayeur·euse·s en reproduisent presque identiquement les éléments caractéristiques ou les interprètent à leur façon, au risque de se faire reprendre par d’autres fans qui se donnent spécialistes du trope et de ses adaptations. On pourrait rappeler dans un registre similaire les réactions de certains fans à l’égard de la perruque de Geralt, plus grise que blanche chez Netflix, poussant les équipes de production à réagir sur cette différence en ligne.

La cosplayeuse Jahara Jayde, Instagram


À ce rapport du fan qui veut interpréter l’attribut s’oppose ainsi celui du fan qui veut le cristalliser. Car ces derniers inscrivent parfois le trope dans des dynamiques archétypales qui existent depuis longtemps, en fantasy notamment, et l’alimentent de biais culturels persistants. La chevelure blanche n’échappe pas aux classiques qu’elle tente de renverser par sa singulière étrangeté et elle finit par entretenir des poncifs relevant de raccourcis symboliques dans les milieux occidentaux : aux elfes, par exemple, a été assimilée une représentation éthérée, ou le blanc a pris une prédominance en ce qu’il représente encore une innocence qui frôle la pureté. La figuration du trope s’est vue d’ailleurs majoritairement blanche, pour vanter des cheveux finalement toujours clairs et lisses. Si on note les prémisses d’une diversification des représentations de ce type de chevelure dans les séries, force est alors de l’interpréter en parallèle d’une montée réactionnaire de soudains fans à qui déplaît une inclusivité jugée forcée – relevant ce qu’ils considèrent comme des divagations, sans remettre en question la matière même de cette assimilation et des incohérences qu’elle véhicule au quotidien puisque les cheveux blancs immaculés restent, chez les personnes jeunes par exemple, un trait rarement naturel. L’acteur Steve Toussaint, interprète de Corlys Velaryon dans la série House of the Dragon, relevait déjà l’ambivalence des réactions : « Ils acceptent les cheveux blancs et les yeux violets, mais un homme noir riche ? Ça, c’est inconcevable ». C’est une problématique qui résonne dans les sphères militantes et universitaires depuis plusieurs années, notamment dans la recherche nord-américaine qui démontre encore les dommages que peut occasionner le manque de représentation pour les fans racisé·e·s, que la fanbase finit par exclure de tropes pourtant généralisés. Les mêmes critiques sont régulièrement formulées par les cosplayeur·euse·s concerné·e·s qui dénoncent le racisme répété en réaction à leurs interprétations, quand d’autres fans perpétuent encore l’assimilation du trope à certains traits physiques, ignorant de fait les cheveux texturés. En juillet 2025, la cosplayeuse Jahara Jayde, évoquée plus haut, devait encore rappeler dans un post Instagram que « le cosplay est une forme d’art expressive et amusante créée et interprétée par des fans », pour pointer du doigt les commentaires racistes de ses posts.

Cette surveillance du respect du trope apparaît variable, car la permanence de personnages aux cheveux blancs a semblé dépasser les seules frontières d’une fanbase de cosplay pour toucher un public plus large, questionnant pourtant l’exceptionnalité intrinsèque à leur représentation. Sur les réseaux sociaux, des publications de transformations capillaires associant les hashtags #targaryen et #whitehair sont régulièrement postées, avec un nombre de vues qui grimpe drastiquement suivant les périodes de diffusion de HBO. Cette assimilation opère jusqu’aux magazines de beauté qui font référence au « Targaryen blonde », floutant un peu plus la mince barrière entre cultures de niche et mainstream. En août 2024, quelques semaines après la diffusion de la deuxième saison de House of the Dragon, Newbeauty publiait un article détaillant la marche à suivre pour obtenir la couleur de la lignée des Targaryen. Les experts coloristes définissaient ce blond en des termes valorisants comme « royal et imposant » ou « puissant ». Le choix, de présentation et de formulation, participe à une forme de rebranding, à la fois du blond platine qui existe depuis longtemps dans le monde de la coiffure, et du blond Targaryen, spécificité génétique que la lignée aurait entretenue par l’inceste et dont l’origine immorale détonne avec les qualités employées pour le décrire et le populariser. Notons aussi le caractère marketing et publicitaire d’une telle opération : le site du magazine Glamour publiait, quelques mois plus tôt, un article conclut d’un « Prêt·e à devenir un·e Targaryen ? Achetez ci-dessous les essentiels du blond Targaryen. », avant de lister les produits à utiliser pour obtenir et maintenir un blond décoloré très pâle.

« How to get healthy, Khaleesi-blonde hair », Well+Good, Youtube


Les fans du sujet se voient donc divisé·e·s par une attitude de gatekeeping, portée par une partie de la communauté en une forme très restrictive qui fait ici le jeu d’idéologies conservatrices ; alors même que les cheveux platines, tendance de masse, restent fréquemment assimilés à ce trope de SFF. Ce constat ne s’applique pas qu’aux personnages aux cheveux blancs, mais ils y participent au-delà du simple choix esthétique. Car si les cheveux racontent le personnage et la société de son monde, ils exposent aussi les réalités contemporaines de sa création : la chevelure blanche, qui devait mettre en valeur la différence dans l’exception, reste aujourd’hui fortement assimilée à une représentation traditionnelle et classique, pour se fondre dans une masse qui écarte parfois les fans qui s’y seraient assimilé·e·s. Eux, n’en restent pas moins acteur·ice·s revendiqué·e·s et continuent à faire vivre ce topos du genre qui, lui, persiste à interpeler le thème de l’identité.

30/11/2025

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