« Personne ne parle comme ça ! » Sauf dans « Dawson »

Par Ioanis Deroide

La série dramatique pour adolescents (teen show) a sans doute été inventée au Canada quand la chaîne CBC a commencé la diffusion de DeGrassi Junior High / Les Années collège en 1987 mais ce sont des productions états-uniennes qui ont diffusé ce genre à l’échelle mondiale dans les années 1990. Beverly Hills 90210 (1990-2000) en a fixé les grandes caractéristiques, en partie reprises des primetime soaps des années 80 au sens où dans les deux cas on cherche à susciter « l’empathie envers des personnages dont on explore avant tout la vie émotionnelle » mais en y ajoutant une spécificité qui tient à l’évolution rapide des personnages : d’année en année, ceux-ci progressent dans leur scolarité et enchaînent les « premières fois » qui les rapprochent de l’âge adulte. Profitant du succès de Beverly Hills, les nouvelles chaînes Fox et The WB ont développé de nombreux teen shows parmi lesquels Dawson’s Creek (Dawson tout court dans la version française). En février dernier, le décès à seulement 48 ans de James van der Beek, l’interprète du rôle-titre, a ravivé le souvenir de la série dans la mémoire des téléspectateurs, et des sériephiles ont même vu dans cette perte le deuil d’une génération. De son côté, TF1, le diffuseur historique de la série en France, a remis en ligne la première saison.

Habituellement, Dawson souffre d’être défavorablement comparée à d’autres séries pour adolescents contemporaines considérées comme plus réalistes et plus profondes, particulièrement My So-Called Life / Angela, 15 ans (1994-1995) et Freaks and Geeks (1999-2000), qui furent toutes deux annulées au bout d’une saison (19 et 18 épisodes respectivement) mais figurent depuis dans tous les classements des meilleures séries prématurément interrompues. Dawson peut s’enorgueillir d’une bien plus grande longévité (six saisons soit 128 épisodes furent produites de 1998 à 2004) et d’un grand succès international. Deux décennies après la fin de sa diffusion originelle, on peut porter à son crédit quelques accomplissements, quoique de valeur inégale : une B.O. mémorable (à commencer par la chanson du générique), quelques très bons épisodes, le premier baiser gay en prime time, et un mème ! A l’échelle du paysage audiovisuel états-unien des années 1990, Dawson peut aussi se targuer d’avoir puissamment aidé à définir l’identité de sa chaîne (The WB, créée seulement trois ans auparavant) et d’avoir été à l’origine d’une de ces paniques morales dont le pays de Bill Clinton et de Monica Lewinsky a le secret. D’un autre côté, hier comme aujourd’hui, Dawson est moquée pour ses intrigues répétitives voire absurdes, sa cinématographie publicitaire et, conjointement, son placement de produits éhonté, son personnage principal insupportable, sa vision édulcorée des mentalités et sociabilités juvéniles, etc. Ce n’est pas un hasard si la série fut à l’origine du site Television Without Pity et plus généralement un bon carburant au hate watching.

Parmi tous ces reproches, il en est un qui nous intéresse particulièrement : l’invraisemblence des dialogues, qui occupent une très grande place dans chaque épisode et qui ne reflètent manifestement pas la manière de parler de très jeunes gens (15 ans au début de la série). « Qui parle comme ça ? », s’indigne un contributeur du subreddit consacré à la série : « on dirait des robots avec un dictionnaire intégré ». De fait, il peut être utile d’en consulter un, au moins pour retrouver les synonymes courants des termes soutenus qu’utilisent constamment les personnages : dans Dawson, on dit « erstwhile paramour » (plutôt que « former lover ») pour parler de son ex petit-ami et « ennui » (en français dans le texte) plutôt que « boredom », on use et abuse de substantifs et d’adjectifs recherchés : persnickety, diatribe, ephemeral, apotheosis, genitalia, foliage et même discombobulate

A l’échelle des répliques, cela donne des formulations si verbeuses que certains fans les recensent. Dès l’épisode pilote, quand la jeune Joey veut faire comprendre à son meilleur ami Dawson qu’ils ne sont plus des enfants, cela donne : « I just think our emerging hormones are destined to alter our relationship and I’m trying to limit the fallout ». Quelques années plus tard, elle vient souhaiter un joyeux anniversaire à son petit-ami Pacey en lui apportant de bon matin un gâteau avec une bougie allumée ; elle lui demande de faire un voeu et, du fond de sa conscience ensommeillée, le jeune homme trouve tout de même les resources langagières pour lui répondre : « My wish would be for no further acknowledgement of today’s hollow symbolic meaning as a milestone in the life of Pacey Witter » (s04e12).

éloquence et teen drama

On peut trouver cette affectation ridicule, incohérente et d’autant plus lourde que les discussions entre les personnage sont truffées de références (pop-)culturelles. On peut aussi y lire un amour de l’art oratoire qu’on retrouve dans d’autres teen dramas. Gilmore Girls en est l’exemple le plus abouti avec ses dialogues brillants, si abondants et rapides que que le script d’un de ses épisodes faisait souvent 80 pages au lieu de 40 ou 50 pour une série « normale ». Buffy, The O.C. et Riverdale se distinguent aussi par la richesse de leur intertextualité mais ces séries ne sont pas autant centrées sur des personnages aussi jeunes : les adultes y tiennent davantage de place et l’usage d’un langage soutenu et référencé est davantage justifié : Giles (Buffy) est un bibliothécaire anglais érudit, Emily et Richard (Gilmore Girls) sont des bourgeois WASP de Nouvelle-Angleterre, Seth Cohen (The OC) est un geek de premier ordre. Dans Dawson, hormis le personnage éponyme, issu de la classe moyenne mais très cinéphile, les protagonistes ne sont pas censés posséder le capital culturel, les compétences rhétoriques ni la maturité psychologique qui leur permettraient de s’exprimer comme ils le font, sur la forme comme sur le fond.

Les auteurs de la série assument ces incongruités en plaçant dans la bouche des personnages des considérations « méta » (ou auto-référentielles), ce qui a pu faire dire à des commentateurs que les ados de Dawson ne parlent pas comme des jeunes de la vie réelle mais comme des jeunes dans une série TV… qui sauraient qu’ils sont dans une série TV. Cette conscience est exprimée par les personnages périphériques ou nouveaux-venus qui s’étonnent que les protagonistes passent autant de temps à analyser leurs actions et leurs paroles, tout en participant par là-même à ajouter une couche de commentaire. Plus largement, toute la série se commente quand Dawson, aspirant cinéaste, commence à écrire une fiction décalquée de sa propre expérience, dialogues compris. Heureusement, elle ne rechigne pas à donner dans l’autodérision, par exemple quand Jen imagine une réalité alternative ou leur petit groupe d’amis vivrait au rythme une bande-son de musique pop destinée à être bientôt passée de mode, ce qui est précisément le cas dans la série! (s3e22). Les héros eux-mêmes semblent parfois fatigués de ces pompeux bavardages qui font obstacle à l’action, comme Joey dans le dernier épisode de la saison 1 : « We spend all our time analyzing every detail of our sad little adolescent lives […] I don’t wanna dance around big words anymore, Dawson. I want to be honest », se lamente-t-elle. Pourtant, quand on retrouve les personnages au début de la saison suivante, on constate qu’ils n’ont rien perdu de leur verve langagière, de leur faculté de distanciation, ni de la relative incapacité à agir et avancer à laquelle ces deux qualités les conduisent.

On pourrait concéder que cette logorrhée et tous ces clins d’oeil sont un moyen pour la série de parler de ce qu’elle ne peut montrer, en particulier en ce qui concerne la sexualité, qui est effectivement un thème de prédilection des dialogues, lesquels regorgent de périphrases et d’allusions en la matière. Diffusée sur un network, et visant un public mineur, Dawson est particulièrement concernée par les limitations imposées par le département des standard and practices qui veille à ce que rien dans ce qui est dit ou montré à l’écran ne fasse fuir les annonceurs publicitaires. Mais les scénaristes ne sont pas tant réticents à montrer du sexe qu’ils ne sont enclins à en parler. Comme l’explique Justin Taylor, dans cette série, « la sexualité ne produit pas du sexe mais du discours « . Plus précisément, « le sexe [n’est pas] un acte en soi mais seulement le signe d’un échec ou d’un épuisement du discours ». Ce qu’il résume ainsi : dans Dawson, « People f*ck when they run out of ways to talk around or about f*cking. »

Indépendamment de cette pudeur, force est de reconnaître que Dawson ne prend pas ses spectateurs pour des ignares ou des illettrés. La série aime les mots, les discours, et cherche à transmettre ce plaisir. En cela, elle appartient à un large groupe de séries contemporaines amoureuses des jolis dialogues parmi lesquelles de nombreuses sitcoms et quelques fictions dramatiques souvent signées d’auteurs reconnus comme de grands dialoguistes : Aaron Sorkin, David E. Kelley, Joss Whedon… La plupart des grands auteurs de la période suivante (les années 2000-2010), quoique excellents scénaristes, se sont éloignés de cette quête du dialogue virtuose et léger: David Chase, David Simon, Damon Lindelof, Vince Gilligan… Quant au teen dramas, depuis Dawson, ils ont choisi de montrer bien plus (Euphoria) ou au moins de dire plus explicitement les choses (Sex Education), ou bien encore de s’en remettre à des monologues (la voix-off de Gossip Girl) voire à des chansons (Glee). Ce faisant, ils ne parlent pas forcément moins mais prennent peut-être moins de plaisir à le faire.

17/03/2026

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