
Trois bonnes raisons de voir The Pitt
par Emmanuel Taïeb
The Pitt est une série de la maturité : maturité des acteurs dont Noah Wyle, qui était un peu sur le retour avant la production (il est désormais acclamé), et donc pouvait se permettre une très grande liberté, à la fois dans son interprétation, mais aussi dans la promotion de la série. Il a même récemment remis en place Georges Clooney, qui voulait faire une apparition dans la série. Wyle indiquant que ce désir était tout à fait opportuniste maintenant que la série avait du succès, et rappelant que ces dernières années Clooney ne l’avait jamais appelé pour jouer dans l’une de ses nombreuses productions. Maturité aussi pour l’actrice, Katherine LaNasa, revenue de loin (chômage et cancer) pour triompher dans sa fin de cinquantaine. Maturité de l’acteur Shawn Hatosy, dans sa cinquantaine assumée (sa musculature apparaît dans une scène), comme Wyle et ses rides d’expression.
La série explorant les ressorts de la transmission entre aînés et cadets, il faut bien mettre en scène la génération la plus expérimentée et jouer des décalages entre séniors et juniors. Le personnage de Monica Peters (joué par Rusty Schwimmer, apparue dans d’innombrables seconds rôles), qui vient épauler Dana, peut ainsi se permettre de tenir un discours très mal-pensant et politiquement incorrect à l’intention de Victoria Javadi. Discours dont on sait qu’aux États-Unis il est devenu inaudible en dehors de la fiction et dont on sent que, comme dans Cobra Kai ou Rooster, il fera jubiler les spectateurs qui attendent une série corrosive et critique. La maturité est donc aussi celle des personnages, puisque l’expérience des anciens transmis aux internes et aux jeunes médecins est au cœur du récit et que cette transmission est vérifiée en permanence quand il faut effectuer les gestes médicaux. C’est bien l’expérience qui sauve les patients, à partir du moment où les urgences sont sous contrainte. Et elles le sont en permanence. Quand la contrainte s’aggrave, comme dans la première saison où le service accueille les victimes d’un mass shooting, et dans la deuxième saison où l’informatique est coupée, c’est de cette expérience des vétérans que les solutions viendront. Vétérans pas si vieux et Robby fait d’ailleurs une allusion au fait qu’il y avait déjà des téléphones portables quand il faisait son internat. Ces solutions sont finalement des pratiques jadis banales, le retour à l’analogique, au papier,au tableau blanc avec ses marqueurs, et permettent de maintenir à flot les urgences.

The Pitt condense l’Amérique contemporaine. La deuxième bonne raison de regarder la série tient évidemment à sa faculté de faire apparaître en concentré des éléments de l’Amérique contemporaine, notamment dans ses dimensions sociales, culturelles et économiques. C’est tout un panel d’origines ethniques, religieuses et sociales variées qui défile aux urgences, chacun ayant une pathologie spécifique, souvent en lien avec son mode de vie. Ainsi de cette femme, qui se gave de curcuma, jusqu’à en devenir jaune, ou bien des néo-cowboys, dont l’un vient avec la main profondément entaillée par un lasso. Plus douloureusement, la série absorbe la violence haineuse du réel, avec une rescapée de l’attentat contre la synagogue « Tree of Life » de Pittsburgh (11 morts), dans un épisode écrit par Noah Wyle lui-même qui voulait intégrer les effets de cette attaque dans la série. La fiction accueille l’univers extérieur dans une forme idéalisée, ici une entraide saluée par la victime entre citoyens juifs et musulmans.
Davantage que dans sa première saison, ce second opus fait la part belle aux questions économique, et notamment à la question financière, puisqu’on apprend combien coûte un passage aux urgences, qui peut se chiffrer très vite en milliers ou dizaines de milliers de dollars, à la charge des patients qui n’ont pas d’assurance. L’assistante sociale de l’hôpital fait ce qu’elle peut mais elle est écrasée par un modèle économique qui vulnérabilise les patients sans couverture sociale. Pour plusieurs personnages, les soins inabordables les conduisent à accepter leur maladie et un sort terrible, alors même que techniquement on pourrait les soigner. Le personnage d’Orlando Diaz voyant les chiffres défiler à chaque minute où il reste aux urgences s’enfuit secrètement, alors même qu’une solution un peu bancale avait été trouvée pour l’aider, mais revient dans un état encore plus grave, victime entre-temps d’un accident.
De façon spectaculaire, deux mois après les bavures de l’ICE, la police de l’immigration, à Minneapolis (janvier 2026), The Pitt fait débarquer deux agents de l’ICE, dont l’un au visage masqué, faisant fuir les infirmières hispaniques, créant des tensions avec l’équipe soignante, jusqu’à l’arrestation d’un infirmier dont on restera longtemps sans nouvelle. Force brute sans visage et sans âme, l’irruption de l’ICE contraste avec l’humanité et le care des médecins et infirmiers, et dit bien la présence d’un inquiétant fascisme diffus, dans une remarquable réflexivité critique typique des meileurs fictions américaines. Pour renforcer le trouble, Alex Pretti, infirmier tué par un membre de l’ICE, ressemblait physiquement à Noah Wyle, et une vidéo le montrait en train de faire l’éloge funèbre d’un Marine, comme Robby le fait pour le personnage de Louie.

The Pitt défend la science. La troisième et excellente raison de regarder la série tient évidemment à la question de la science et de la technique hospitalière, dans une ère où l’obscurantisme et le complotisme anti-vax ou anti-masque, comme on a pu le voir dans la première saison, revient en force. Il est clair que The Pitt fait l’apologie des progrès scientifiques, de tout ce qu’on peut soigner désormais, des appareils médicaux, tous bien réels, de tous les médicaments, de toute la maîtrise empirique et des connaissances, acquises après des années d’études et de pratique. C’est-à-dire tout le contraire de et des réseaux sociaux et de l’intelligence artificielle, et toute cette technique est au service de la santé. Jusqu’à faire reculer les plus sceptiques. Ainsi dans la première saison, une patiente qui refusait de porter un masque se voit demander par le Dr Langdon si pendant son opération elle souhaite que les chirurgiens n’en portent pas non plus, ce qui pourrait conduire à une contamination. Elle fait machine arrière immédiatement sur sa « conviction ». Il y a là un discours qui prend sa revanche, celui de l’utilité du progrès technique et de ses applications pratiques (l’imagerie, notamment), devant une variété incroyable de blessures, de maladies, de pathologies et de conduites à risque des gens qui arrivent aux urgences.
La série se régale d’ailleurs de ses effets visuels, latex, prothèses et autres maquillages qui permettent, avec un réalisme parfois insoutenable, de montrer la folie de ce qu’il y a à gérer en une seule journée aux urgences. Le côté blasé des médecins les plus aguerris et qui en ont vu d’autres contraste avec les réactions du spectateur complètement effrayé de ce qu’il voit. Il y a bien quelques patients qui décèdent, mais beaucoup sortent sur leurs deux jambes, et la cour des miracles, dans le bon sens du terme, est vraiment incarnée.
Il paraît que la série a donné une vocation médicale à de nombreux jeunes spectateurs. Force à eux ! Mais en tout cas l’humanisme de The Pitt n’est plus à questionner.
24/04/2026
