
Pluribus, l’impasse du rêve américain
par Antoine Bonnet
Une série de science-fiction orchestrée par Vince Gillligan, le créateur de Breaking Bad ou Better Call Saul, est un rendez- vous immanquable. Que le créateur de la série la plus intelligente de la décennie, Breaking Bad, s’attaque au genre SF ne pouvait que nous faire saliver. Car Gilligan a l’art de pointer où ça fait mal et de bousculer les valeurs de la société moderne. Le pitch ? Des scientifiques captent un message codé provenant d’une entité extraterrestre. Ce code s’avèrera être un virus pour reprogrammer l’espèce humaine qui devient unie, généreuse, empathique… Le rêve de 2026 à l’heure où les blocs sont proches du conflit et les discours virilistes ! Seuls treize personnes, dont l’autrice frustrée Carol Sturka (Reha Seehorn) sont immunisés et se retrouvent totalement libres, avec toute la population à leur service.
« Pluribus » est une expression latine devenue la devise des États-Unis d’Amérique. « E pluribus unum » signifie « un parmi plusieurs » et a été utilisé pour unifier les treize colonies. Le 4 juillet 1776, elle deviendra la devise du pays. En 1956, le Congrès américain proposera « In God We Trust » (que l’on peut traduire par « En Dieu nous croyons » ou « Nous avons confiance/foi en Dieu ») comme l’une des nouvelles devises nationales officielles.
En mettant en scène sa quintessence, Pluribus montre à l’écran l’impasse du rêve américain de 1776. Sans entrave, une population d’esclaves sert une minorité d’élus. L’individualisme poussé à l’excès. « Élu.e.s » qui peuvent, font, disent, tout ce qu’ils veulent. L’enfer étant pavé de bonnes intentions, Carol ne supporte pas tant de sollicitude. Les « unis » envisagent, ainsi, que les « élus » les rejoignent bientôt. Comme le montre son titre, Pluribus pose la question de l’individu dans le collectif. Les injonctions à « l’unicité du peuple », au « vivre ensemble » sont, pour Gillligan, une uniformisation des comportements et une destruction des cultures. Ainsi, les treize « élu.e.s » ont tou.te.s des réactions diverses face à la situation. Koumba Diabaté en tire pleine satisfaction à Las Vegas où il se crée un harem et une vie héroïque totalement virtuelle. Les élu.e.s sont des archétypes jungiens : Manousos est un radical, Carol une rebelle, Koumba un opportuniste…
Faire référence à la première devise américaine n’est pas anodin. Gilligan propose le « Grand Reset » d’une société sans repère et en décrépitude. Les treize élu.e.s sont les nouveaux Dieux d’une religion sans livre. Telle une secte, les fidèles pensent comme une seule personne au service du gourou. Car tout le monde est programmé pour servir les « élu.e.s ». Ainsi Pluribus s’intéresse autant aux élu.e.s qu’aux « uni.e.s ». Les contaminés sont- ils pleinement humains, totalement débarrassés de leurs instincts primaires et individuels, pour devenir un collectif total ? Comme l’indique l’affiche de « Thurston le magicien » derrière Manousos, l’un des humains immunisés, « Les esprits vont-ils revenir ? » Les « uni.e.s », qui réagissent en fonction de leur vie antérieure et leur individualité s’incarnent tout de même dans un corps. Carol trouve sa « servante » Zosia « trop bonne » et en tombe amoureuse. Pluribus montre, ainsi, l’impossibilité d’un collectif univoque et uniforme. Carol va tenter de rendre à Zosia son individualité en la forçant à dire « Je ». A ce titre, Zosia ressemble à s’y méprendre à ChatGPT : Zosia sait tout, a toujours raison, et est toujours bienveillante… voire hypocrite. Koumba adore cette flatterie faussée et Carol se laisse prendre par les sentiments.
Car les « uni.e.s » sont radicaux. Ils ne mentent jamais, sont totalement dévoués à leur prochain et ne supportent aucune forme de violence. D’ailleurs, ils ne mangent pas de viande… Mais sont cannibales. Ne point faire souffrir autrui. On retrouve ici les réflexions du philosophe Ruwen Ogien sur « l’éthique minimale ». Dans le sillage des « uni.e.s », Ogien se demande : « Est-il plus cruel de manger des membres décédés de son espèce que d’élever des animaux pour les manger ? » Car l’humain est cruel, belliqueux, méfiant envers l’autre. Ainsi, lorsqu’ils se retrouvent pour la première fois, Carol et Manousos se méfient l’un de l’autre. Ils peinent à trouver un lieu de rencontre comme des diplomates en conflit. Le « conflit permanent » de l’humain contraste, ainsi, avec la paix perpétuelle des « uni.e.s ». Pourtant, Gilligan moque et renvoie dos à dos ces deux approches de l’humain.

En effet, le réalisateur nous interroge, non sur comment arriver à cette paix perpétuelle humaine, mais sur la nécessité de celle-ci… L’humain idéalisé, uni, solidaire, non-violent, est l’horizon de toute politique. Pluribus le décrit à l’écran : un monde sans diversité, et donc sans conflit, serait une tyrannie orwellienne « bienveillante ». Ainsi, dans le dernier épisode, dans les hautes contrées du Pérou, Kusimayu, l’une des treize « élues » se décide à rejoindre les « uni.e.s ». Ceux-ci mettent en scène un simulacre de rituel traditionnel péruvien pour mieux l’amadouer. Ce « tradi-washing » cesse dès lors que Kusimayu se convertit. Cette diversité individuelle d’apparat est un piège. Le sociologue Pierre Bourdieu parlait, ainsi, de « l’impérialisme de l’universel » dans cette volonté occidentale d’uniformiser, à son image, le monde. Décriant l’universel abstrait moderne, le philosophe Aimé Césaire décrivait, lui, cette nouvelle tyrannie dans sa lettre de démission du Parti communiste français en 1956 (« Lettre à Maurice Thorez ») : « Provincialisme ? Non pas. Je ne m’enterre pas dans un particularisme étroit. Mais je ne veux pas non plus me perdre dans un universalisme décharné. » Cette fin de l’histoire mût par un impérialisme triomphant pointe, évidemment, le capitalisme cannibale et le rêve américain mondialisé. « Faut -il emprisonner dictateyr pour le bien de sa population ? », sSe demande-t-on en ce début d’année…
Car les « uni.e.s » sont uniformisés, « décharnés » au sens césairien. Cet humain idéal n’a plus rien d’humain. Est- -il devenu animal ? Sur-humain ? Lorsque Carol se voit aux prises avec une meute de loup affamé, ses réactions semblent, elles aussi, animalisées. Elle se défend, se protège, use de la violence. Les « uni.e.s » sont devenu.e.s une sorte de fourmilière ou de ruche où tous les êtres sont au service d’une poignée, voire d’un seul individu. Le rêve capitaliste sous nos yeux. Pourtant, cette ruche est animale aussi… Alors quelle espèce animale sommes-nous ?
Notre humanité est-elle déterminée par « ce qu’il reste d’animal » en nous ? Semble se demander Pluribus. Montaigne expliquait déjà qu’« il y a plus de différence d’un humain à l’autre, qu’entre l’homme en général et l’animal. Il y a une série de caractéristiques spécifiques qu’il s’agit de ne pas nier ni renier, mais assumer, parce qu’elles nous relient à l’ensemble des autres êtres (…) » C’est dans la diversité et donc, dans le conflit que l’humanité se structure.

Le final de l’épisode 9 est un cliffhanger génial. Alors que Carol vit une belle histoire romantique avec Zosia dans un chalet somptueux, elle découvre que ses ovocytes congelés vont être utilisés pour qu’elle se convertisse de force. Tout n’est qu’illusion pour une conversion totale de l’espèce humaine. Découvrant la vérité, Carol est filmée de face, prenant conscience du piège de ce bonheur illusoire. Ce virus de la bienveillance non violente est-il extraterrestre ? D’une humanité du futur programmant un Grand Reset avant extinction ? La deuxième saison de Pluribus nous le dira peut-être.
08/01/2026

