
« Il est toujours difficile d’imposer les séries comme un art à part entière », entretien avec Pierre Langlais
par Robin Berthelot
Lorsque Pierre Langlais, bien connu des lecteurs de Télérama, a fait ses débuts dans le journalisme, il y a deux décennies, le métier de critique de séries n’existait pas en France. Logique, puisque la télévision y était encore considérée comme un succédané sans âme du cinéma. Depuis, les séries se sont démocratisées, et plus un seul grand quotidien ou magazine d’actualité ne passe à côté d’elles. Les séries constituent un moyen de décrypter notre époque ou d’ouvrir des portes vers des mondes meilleurs ; elles sont toujours, pour paraphraser Martin Winckler, les « miroirs de nos vies ». Elles sont enfin un art à part entière.
Mais quid du métier de critique de séries à proprement parler ? Cette profession demeure encore largement méconnue, d’autant que les colonnes dans lesquelles elle peut s’exprimer – presse spécialisée ou émissions consacrées – ont souvent du mal à s’imposer auprès du grand public. D’autant plus que les critiques de métier sont aujourd’hui concurrencés par des influenceurs de tous horizons, à la déontologie bien éloignée du journalisme. Face à cet équilibre fragile, Pierre Langlais se veut à la fois lucide et plein d’espérance quant au rôle de la critique qui, selon lui, « constitue un contre-pouvoir indispensable. » La rencontre a eu lieu le 18 février 2026 et a été mise en ligne 17 mars 2026.
A quel âge êtes-vous tombé dans le « chaudron » des séries ? Et à quel moment avez-vous envisagé à faire de leur critique votre métier, à une époque où cette branche du journalisme n’existait pas à proprement parler ?
Mon goût de la télévision s’est fait par absorption progressive. J’avais une dizaine d’années quand j’ai eu la télé, et je crois que ce manque avait fait naître chez moi une certaine envie, comme un fantasme. C’était un objet un peu sacré, que je regardais quand j’allais chez des copains. Chez moi, on avait qu’un vieux poste qu’on sortait, en gros, pour les coupes du monde… Parallèlement à ça, j’allais au cinéma depuis l’enfance, et je le métier de critique m’attirait. J’ai fait des études dans ce sens : fac de lettres, puis une école de journalisme, pendant laquelle j’ai commencé à écrire pour aVoir-aLire – site sur lequel mes premières critiques sont toujours lisibles. J’ai passé une maîtrise de lettres, avec un mémoire portant sur la critique du théâtre de Victor Hugo, puis l’école de journalisme, et essayé ensuite de décrocher des piges. J’ai galéré : pendant deux ans, je gagnais assez mal ma vie, j’étais surveillant dans un lycée alors que je rentrais de Berkeley, où j’avais fini mes études !
Puis, par un concours de circonstances, un de mes anciens chefs de stage m’a dit : « Appelle telle personne, elle a un petit canard télé, TV Envie ». Journal qui était vendu à la caisse des supermarchés et n’existe plus aujourd’hui, où je chroniquais les émissions et programmes en général. Puis je suis tombé sur une annonce disant : « On lance un magazine sur les séries télé. Si vous êtes amateur, écrivez-nous. » J’en regardais déjà depuis un moment, chez moi, le soir. J’ai donc postulé à, et décroché, un job chez Générique(s), qui a été une aventure assez incroyable. Un magazine dont j’ai gardé tous les exemplaires, assez dingue d’un point de vue qualitatif.

C’est à ce moment-là que j’ai compris que ça pouvait être un vrai travail d’écrire uniquement sur la télévision, et j’ai décidé, du jour au lendemain, que je n’écrirais plus que là-dessus – et je l’ai dit à tous ceux qui voulaient bien m’embaucher. Je me suis donc auto-déclaré spécialiste des séries ! Ça peut paraître un peu prétentieux, mais je connaissais déjà bien les séries télé, j’avais bâti ma culture en rattrapant les classiques, en lisant des livres. Il faut savoir qu’à l’époque il n’y avait pas beaucoup de journalistes qui écrivaient là-dessus, mais personne ne se revendiquait vraiment critique à proprement parler. J’ai contacté tous les médias de France et de Navarre et, très vite, j’ai énormément bossé, jusqu’à travailler pour les deux médias dont j’avais toujours rêvé : France Inter pour la radio et Télérama pour la presse écrite. Presque dix ans plus tard, j’ai décroché un poste à plein temps chez Télérama.
Quels ont été vos premiers chocs sériels ?
C’est drôle que vous parliez de choc, car ça n’en a pas été un pour moi. Les séries étaient plutôt un plaisir. La première que j’ai regardée régulièrement, c’était probablement Les Simpson. J’ai suivi les sitcoms de l’époque (Sauvés par le gong, Le Prince de Bel-Air), deux ou trois soaps comme Sunset Beach, ou encore Urgences, Boston Public, Ally McBeal ou la « trilogie du samedi », sur laquelle j’ai écrit récemment. Mais je picorais, il y a peu de productions de l’époque que j’ai vu du premier au dernier épisode. Même les chefs-d’œuvre de HBO, je m’y suis mis plus tard. Le premier choc, justement, c’était Nip/Tuck, c’est la première fois que je voyais une série qui allait aussi loin.
Vous parliez de « l’aventure » Générique(s). C’était une revue qui détonnait dans le tout-venant des magazines sur les séries télévisées, bien plus exigeante que ce qui s’est fait à l’époque et même depuis. D’ailleurs, presque tous ceux qui y écrivaient sont encore des plumes connues de la presse culturelle : Léo Soesanto écrit pour Libération, Frédéric Foubert officie à Première, Emilie Sémiramoth est chez Allociné, Caroline Veunac vous a rejoint chez Télérama…
Après cette petite annonce sur laquelle j’étais tombé, je me suis retrouvé dans un café – du XVIe arrondissement, si mes souvenirs sont bons – avec Julien Tendil, fondateur de la revue avec Thibault Lanta. J’ignore ce qu’ils sont devenus depuis mais, à l’époque, c’étaient deux sériephiles qui avaient la chance d’avoir un peu d’argent et qui s’étaient dit qu’il y avait quelque chose à creuser de ce côté.
C’était une expérience digne des radios libres : d’abord chaque mois, puis tous les deux mois, on avait une réunion dans un petit local à côté de la mairie du Xe arrondissement parisien. On faisait ce qu’on voulait, on parlait de plein d’œuvres différentes. Presque dans l’esprit d’un fanzine, sauf qu’il s’agissait d’un vrai magazine critique. D’ailleurs, dès l’édito du premier numéro, on revendiquait – de façon un peu prétentieuse, mais sans pour autant gonfler les muscles – qu’il était temps que la critique de séries soit digne de celle du théâtre et du cinéma. La majeure partie du magazine consistait en des interviews, des articles de fond, des analyses, des dossiers – agrémentés d’un large dossier critique. Toujours dans une temporalité de mensuel, donc on faisait ce qu’on pouvait pour suivre ce qui sortait… Aujourd’hui encore, je relis les numéros et je me dis que c’est toujours pertinent ce qu’on a écrit à l’époque. C’est à la fois réjouissant et flippant parce que la situation n’a pas changé tant que ça, c’est toujours difficile d’imposer les séries comme un art à part entière.
La revue a vécu de 2007 à 2010, et a fini par s’arrêter faute de moyens. A-t-elle payé le prix de son indépendance ?
Oui, et c’est le sort de la plupart des magazines, si ce n’est tous, sur les séries. Ceux qui fonctionnent encore visent un public plus jeune, sont faits dans un circuit différent, et par des journalistes étrangers, des rédacteurs que je n’ai jamais croisés au moindre événement…
On vous a également beaucoup entendu à la radio. Comment s’est fait ce passage du papier aux ondes ?
J’ai commencé par faire de la radio sur Oüi FM, où j’ai travaillé avec Christophe Crénel, qui m’a fait faire mes premières chroniques. Puis, quand il est parti au Mouv’, je l’ai suivi. J’étais dans la « Maison », et ça a facilité ma venue sur France Inter. D’abord avec Colombe Schneck, qui animait à l’époque J’ai mes sources, puis avec Ali Rebeihi dans Pop Fiction. J’ai aussi fait une demi-saison avec Pascale Clark – dans Comme on nous parle – puis une autre avec Frédéric Lopez.
Je suis ensuite retourné au Mouv’, où j’ai tenu des chroniques quasiment quotidiennement pendant plusieurs années, avant d’avoir ma propre émission pendant trois ans : Saison 1, épisode 1. C’est une des choses dont je suis le plus fier, j’y avais une liberté totale pendant une heure chaque semaine… Une émission où je recevais des patrons de chaîne, des créateurs, dont David Simon à deux reprises. Il y a eu trop peu d’émissions comme ça sur la bande FM, et seulement quelques-unes en podcast. Saison 1, épisode 1 a sauté – comme le reste du Mouv’ – le jour où la station est devenue Mouv’ tout court. J’ai réussi à garder le dernier épisode, mais je n’ai même plus les archives complètes de l’émission. Pour y avoir accès, c’est une procédure alambiquée, il faut montrer patte blanche pour les écouter à la BNF…

C’est à ce moment-là que vous avez été titularisé chez Télérama, que vous y êtes devenu le « Monsieur Séries » pour de bon, alors que vous y faisiez des piges depuis plusieurs années.
Mon émission s’est arrêtée à l’été 2014 et j’ai signé mon CDI chez Télérama dans la foulée. L’un a entraîné l’autre : je travaillais pour Télérama depuis 8 ans déjà, et faire des piges à droite à gauche me fatiguait. J’ai eu le luxe de pouvoir leur dire : « Si vous me donnez un CDI, je le prends. » A l’époque, les séries étaient en plein boom et ils cherchaient quelqu’un à temps plein sur ce sujet. Depuis, je n’en ai pas bougé.
Quels sont les changements majeurs entre la pratique de ce métier il y a deux décennies et ce qu’il est devenu aujourd’hui ?
Le fond du métier est resté le même. Si on prend un de mes articles d’il y a vingt ans et un d’aujourd’hui, je suis peut-être un peu plus ronflant, j’ai des figures de style que je réutilise régulièrement, je me suis un peu « pantouflardisé ». C’est toujours un risque avec l’âge : on prend des habitudes, on écrit plus vite, et on devient parfois caricatural. J’essaye de ne pas l’être, mais c’est un risque. Mais, à part ça, on ne se réinvente pas totalement : une partie du texte expose l’intrigue de la série, une autre apporte un regard critique. Le résultat final n’a pas fondamentalement changé.
Ce qui a changé, c’est la façon de travailler, l’accessibilité des programmes sur lesquels on travaille. Quand j’ai commencé, on recevait des coffrets DVD, gravés par les attachées de presse et envoyés par dizaines dans tout Paris pour que les journalistes puissent les regarder. En plus de ça, ne soyons pas hypocrites, on a tous et toutes beaucoup piraté. Dans Générique(s), on faisait des papiers sur des productions pas encore diffusées en France, je vous laisse deviner comment on les visionnait… Quand Hadopi est apparu, on a tous eu un frisson dans la colonne vertébrale !
Aujourd’hui, je ne télécharge plus, parce que ce n’est plus nécessaire : du fait des plateformes, on a accès à un nombre beaucoup plus important de canaux. C’est aussi ça qui fait qu’on a une masse de travail qui est sans commune mesure. Il fut un temps où je regardais tous les nouveaux pilotes américains pour Télérama. C’est drôle car je suis retombé sur ce que j’avais écrit sur celui de Breaking Bad, mais aussi sur plein d’autres tombés dans l’oubli depuis. J’ai gardé des classeurs avec des centaines de DVD d’œuvres qui n’ont parfois pas dépassé le stade du pilote. Bien sûr, tout ça te donne une culture ample ; c’est ce qui fait que quand on traite des sujets transversaux, je peux citer une série méconnue de 2006…
Une autre évolution a, elle, trait aux modes de consommation des programmes. Depuis dix ans, on est dans l’ère des séries « netflixisées », distribuées et commentées saison par saison plutôt qu’épisode après épisode. Est-ce que ce nouveau standard a chamboulé votre façon de travailler ?
Oui et non. Oui parce qu’on est aujourd’hui dans une démarche d’immédiateté. On ne peut plus se permettre de laisser passer plusieurs semaines avant de recenser une série. Tous les épisodes arriveront rapidement, il faut être réactif, trouver le bon moment. Longtemps, à Télérama, on postait notre critique la veille de la diffusion, comme pour dire : « Nous, journalistes, avons vu et vous donnons notre avis… » Mais on s’est rendu compte que les lecteurs lisaient principalement ces critiques après la diffusion. Souvent, le grand public ne lit que les recensions de programmes déjà visibles, pour comparer notre opinion avec la sienne, là où les sériephiles les lisent en amont pour savoir quoi regarder.
Et non parce que, pour moi personnellement, cet impact reste mineur. D’une part parce qu’on n’est pas obligé de binger, d’autre part parce que je bingeais avant que le binging ne soit une mode ; j’ai mangé des saisons entières pour pouvoir écrire mes articles. Les saisons de 24, je ne les voyais pas en 24 heures, mais pas loin !
Personnellement, je binge dans mon travail car j’y suis obligé, mais les séries que je regarde pour le plaisir – ça arrive –, je prends mon temps. Je regarde un, deux épisodes à la fois. Est-ce que ça fait de moi un vieux croûton ? Peut-être, en tout cas, à mes yeux, le plaisir est dans l’attente. Dans cette idée « d’habiter » une œuvre pendant longtemps, tout comme je prends le temps de lire les romans que j’aime. Je ne me rue pas dessus, je ne les lis pas en une journée. Je prends toujours cette métaphore : les meilleures relations sont rarement celles où on s’enflamme en deux secondes, où c’est l’amour fou tout de suite. Les meilleures relations, celles qui durent, sont celles qui se construisent patiemment. C’est pareil pour les séries : pourquoi se jeter dessus alors qu’il faudra attendre un an, voire plus, avant la prochaine saison ?
Vous êtes également l’auteur d’un triptyque de livres sur la fabrication des séries : Créer/Incarner/Réaliser une série (Armand Colin, 2021, 2022 et 2024). Peu de livres en France ont été écrits sur ce sujet de cette façon. Quelle a été la genèse de ce projet ?
Vous faites bien de préciser « de cette façon-là » car il y a eu de très bons ouvrages d’analyse des séries, notamment ceux de Martin Winckler. Je voulais écrire depuis longtemps un livre sur le sujet, mais tous les livres – en français ou en anglais – m’ennuyaient, puisque ce sont des ouvrages d’analyse, très universitaires. J’ai un infini respect pour leurs auteurs, qui sont des amis pour certains, et pour le boulot monstrueux qu’ils fournissent, d’autant plus que ce travail de fond est indispensable pour cette réflexion critique que j’évoquais. Ils ont, eux, cette capacité à s’arrêter sur une œuvre, ce que je ne peux pas faire car j’ai beaucoup de séries à voir par semaine.
Pour ma part, j’avais envie de raconter des histoires. A Berkeley, j’avais étudié le « journalisme littéraire », les long forms qu’on trouve par exemple dans le New Yorker. Longtemps, j’ai gardé dans mon portefeuille une carte qu’on m’avait donné là-bas, qui disait : « Show, don’t tell. » Ou, pour le dire autrement : « Raconte-moi une histoire ». En France, c’est un format qui est encore assez peu connu, même s’il tend à se répandre, notamment dans les mooks. Ma première idée était de sillonner les Etats-Unis, d’aller sur les lieux où se déroulent les séries, de pénétrer littéralement dans leurs univers. Idée que j’ai rapidement abandonnée, faute de temps et de budget…
C’est à ce moment-là que j’ai découvert le livre Difficult Men / Des hommes tourmentés, de Brett Martin, auteur que j’ai eu la chance d’interviewer. J’ai su que c’était ce je voulais faire : aller voir les grands showrunners américains, anglais, français et raconter leur quotidien. J’ai finalement trouvé une maison d’édition, Armand Colin, qui a, en tout et pour tout, accepté de me payer un aller-retour à Londres ! Le reste, je l’ai fait par téléphone – c’était avant le Covid, il y avait beaucoup moins d’outils de visioconférence. J’ai fait environ une cinquantaine d’heures par livre, j’ai pu avoir des discussions de fond avec des gens que je pensais inaccessibles. Par chance, j’avais déjà rencontré David Simon ou Shawn Ryan, et j’ai pu les contacter directement, sans passer par les différents intermédiaires. C’est ça qui m’intéressait : à toutes et tous, je leur ai dit d’emblée que je n’étais pas là pour faire leur promotion. Et tous ont été géniaux, eux non plus ne voulaient pas de la langue de bois. Je voulais qu’ils me donnent des détails très précis : le matin, vous vous levez à quelle heure ? Et quand vous écrivez, c’est de la main gauche ou de la droite ? Tous ceux que j’ai interviewés ont été d’une grande générosité et se sont livrés assez intimement.
Là encore, vous avez pu travailler dans des conditions assez rares, presque luxueuses…
Pour moi, c’était un bonheur de pouvoir m’entretenir pendant 3 ou 4 heures avec quelqu’un sans avoir une attachée de presse qui me surveille par-dessus mon épaule. Je sais que la plupart de celles et ceux qui travaillent dans la communication le font avec une passion sincère et un vrai goût pour les séries – mais le système de verrouillage et de contrôle propre aux studios complique vraiment la tâche des journalistes. Il y a peu, j’ai pu suivre un scénariste anglais dans son travail pendant quelques heures, son attachée de presse m’a dit qu’elle était ravie qu’on ait pu faire ça. Je lui ai répondu qu’on refaisait ça quand elle voulait – tout en sachant bien qu’avec le studio en question, ce serait compliqué.
Je suis très fier de cette trilogie, je trouve qu’il y a une vraie cohérence entre les trois tomes, que des fils se tissent entre eux. Peut-être que dans vingt ans, ils seront obsolètes mais quelqu’un qui les lirait se fera déjà une idée solide de ce que c’est que faire une série. A quel point ça peut être difficile, d’autant que, comme je le précise dès le premier livre, je n’ai parlé qu’à des gens qui ont réussi. Si je devais faire un quatrième tome, ça pourrait être, au contraire, Rater une série !
Vous parliez d’immédiateté, qui semble être devenue une composante essentielle de la façon dont les séries sont aujourd’hui conçues et diffusées. Celles-ci – notamment celles diffusées sur les plateformes – comptent de moins en moins de saisons et celles-ci sont plus courtes, comme s’il fallait sans cesse renouveler l’intérêt du public avec des « marques » nouvelles plutôt que de labourer un même sillon sur le long terme…
C’est le règne de la mini-série, mais pas seulement. La révolution « câblée » et les productions HBO, c’étaient déjà des saisons plus courtes, autour de 12 ou 13 épisodes. Je ne me plains pas que les saisons soient plus courtes ; les Anglais font six épisodes par saison et ça crée l’envie, le manque.
En revanche, qu’il y ait moins de saisons, ça m’attriste. J’en parlais beaucoup à l’époque de This Is Us, qui était en quelque sorte une résurgence des serials au long cours. On me disait : « J’ai lâché, c’est devenu nul… » A ça, je répondais toujours : non, ce n’est pas nul, il y a eu des faiblesses, des moments de relâche, mais c’est redevenu super par la suite. Ça fait aussi partie de la relation que tu as avec la série. Certaines saisons de Lost n’étaient pas bonnes, mais on restait parce qu’on était fans, on voulait savoir comment ça finirait, comment les scénaristes rebondiraient… Le problème, aujourd’hui, est que l’offre est si pléthorique qu’on aura tendance à laisser tomber ce qui ne nous plaît pas immédiatement.
Moi-même, en tant que critique, je ne demande qu’une seule chose : continuer à voir des oeuvres qui me plaisent – et à la rigueur d’être surpris de temps en temps. Je mets parfois des bonnes notes à des séries qui ne réinventent rien mais qui sont bien écrites, bien jouées, où j’ai bien ri… et c’est bien aussi. Je demande seulement de la sincérité, de l’engagement et, idéalement, que ce soit réussi. Je vois beaucoup de programmes où mon article finit par « Dommage ». Parce qu’ils abordent un thème intéressant mais, in fine, ne sont pas très bien joués, ne m’ont pas fait rire. J’ai l’impression d’avoir vu des intentions, pas une œuvre finie. Ce que je déteste, en revanche, ce sont les séries cyniques dont la seule intention est de faire du clic, d’ameuter le public. La pire phrase qu’un scénariste ait pu me dire, c’est : « En ce moment, j’ai l’impression que les gens ont envie de… ». Je me suis dit : « Si c’est ton point de départ pour écrire, c’est mal parti ! »

Toujours à propos de cette démocratisation des séries télévisées : du fait du nombre croissant de productions, des enjeux de plus en plus importants qu’elles portent, votre travail s’en voit-il compliqué ?
Longtemps, j’ai eu l’impression que j’étais seul au monde, ou presque, sur mon créneau. Je n’avais aucun mal à programmer des demi-heures, des heures d’interview. Aujourd’hui, tout est « junketisé », encadré. Et je dis ça alors que je suis chez Télérama, où je bénéficie encore d’un grand nombre d’opportunités, où je reste privilégié par rapport à beaucoup de mes camarades.
In fine, ce qui est devenu difficile n’est pas lié à l’exercice critique mais au métier de journaliste ; c’est devenu un combat quotidien. Or, l’un ne va pas sans l’autre : mon travail de critique est fortement influencé par les heures que j’ai passées à parler avec des scénaristes, des producteurs… Je ne me suis pas seulement assis devant ma télé : j’ai échangé avec un scénariste, qui a déjà travaillé sur cette autre série au tournage de laquelle j’avais assisté il y a cinq ans, etc.
J’ai écrit sur la critique des séries un livre qui n’a pas encore d’éditeur, j’espère en trouver un. C’est un sujet assez niche mais qui me paraît important, surtout à l’heure actuelle : avec le durcissement de la communication de la part des diffuseurs, de la place croissante des algorithmes, la critique me paraît plus que jamais nécessaire…
On le disait, les séries sont de plus en plus suivies, décryptées. Comme les films jadis, elles font à présent l’objet de colloques, de festivals. Pour le dire en termes bourdieusiens, sont-elles entrées pour de bon de la « culture légitime » ?
C’est une bonne question. Ce sujet fait débat en France mais pas partout ailleurs ; dans les pays anglo-saxons, ça fait longtemps que la qualité et la légitimité des séries n’est plus un sujet. Chez nous aussi, d’ailleurs, celles-ci sont de plus en plus reconnues : elles font des bonnes audiences, les chaînes dépensent beaucoup d’argent pour elles, des cinéastes et des interprètes de renom en font. Même d’un point de vue qualitatif, ça évolue : j’ai longtemps craché sur l’industrie française, mais elle n’a plus à avoir honte, et on a régulièrement des séries, grosses ou petites, de très bonne qualité, dans des genres différents. C’est inégal, bien sûr : certains mois, il ne se passe rien puis, en quelques semaines, on en aura trois ou quatre très bonnes. En France aussi, les gens font des grandes séries, en dépit de toutes les contraintes – économiques, techniques… Le chef-d’œuvre est difficile, mais il est possible.
Le problème, là encore, est plutôt à chercher du côté de la représentation médiatique. Je réitère : j’ai la chance d’être chez Télérama qui est, selon moi, un modèle de couverture sérielle. On couvre la quasi-totalité de ce qui sort, on a même lancé une application dédiée aux plateformes. Pour autant, les magazines spécialisés, les émissions de radio ou de télé disparaissent, comme Le Cercle Séries l’été dernier, qui était une autre grande fierté pour moi. En fait, à chaque fois qu’une émission spécialisée voit le jour, c’est une anomalie et elle finit par disparaître, faute de public. Soyons sincères : si celles-ci disparaissent, c’est certes parce qu’elles ne cartonnent pas. Mais, d’un point de vue intellectuel, elles sont indispensables. Or, beaucoup de gens font de la critique en amateur mais peu de médias embauchent des journalistes spécialistes des séries. Ceux-ci doivent souvent écrire aussi sur le cinéma, ou sur d’autres sujets. Une phrase que j’ai souvent entendue, c’est : « Nous, on adore les séries. Les gens les regardent mais ils n’ont pas envie qu’on leur en parle. » Quand je vois les chiffres générés par certains articles de Télérama, je me dis que c’est faux ! Il faut en parler, simplement trouver le bon moyen de le faire.
La difficulté qui se pose pour les journalistes est qu’ils sont désormais concurrencés par des « créateurs de contenus », dont le travail n’a pas la même visée et brouille surtout les pistes entre journalisme et communication.
Une vraie question se pose : est-ce que les critiques de séries disparaîtront faute de moyens ou de lectorat, avant même qu’on ait trouvé notre rythme ? Quand je vois la place prise par les influenceurs – les tiktokeurs, les youtubeurs, etc. – dans la communication autour des séries, je m’inquiète. Ce ne sont pas forcément des incompétents ou des gens qui n’ont rien à dire, c’est simplement qu’ils n’ont aucune déontologie journalistique. Si un festival invite un influenceur à une projection, ce n’est pas dans l’intérêt de ce dernier de dire : « Je suis allé là-bas, la soirée était très chic, et la série très mauvaise. » Or, en face, le journaliste de Télérama, lui, peut se permettre de faire ça, puisqu’il est appuyé par une structure solide : il peut dire qu’une œuvre est mauvaise et être invité la fois d’après.
Mon inquiétude est qu’un nombre croissant de diffuseurs se dise que la presse papier touche un public vieillissant, et qu’ils doivent inviter des influenceurs pour parler aux jeunes. Est-ce que ça signifiera la mort de la critique ? Je ne crois pas, mais je ne sais pas pour autant quel sera son avenir si on abandonne toute déontologie stricte. Le problème est que – surtout en France –, les critiques de séries n’ont pas encore eu le temps d’exister qu’ils sont déjà en danger. Comme je le disais, les premiers journalistes spécialisés en la matière ont émergé au milieu des années 2000 et ont décidé de se spécialiser là-dedans. Or, on était en pleine explosion d’Internet, des millions de Français sont allés chercher leurs analyses sur les blogs, sur des sites amateurs. Là où la critique de cinéma a eu le temps de s’installer, avec des revues et des journalistes connus et reconnus. J’ai la chance de rencontrer régulièrement des lecteurs de mes articles qui savent qui je suis, mais je pense que l’immense majorité des Français sont incapables de nommer un seul critique de série. Alors que des critiques cinéma comme mon ancien collègue Pierre Murat ou Jean-Marc Lalanne ont une certaine visibilité.
Les deux que je viens de citer sont au Masque et la Plume ; c’est révélateur, déjà, qu’il n’y ait pas de version « séries » du Masque. C’est fou : à une époque où presque tout le monde est rivé devant les séries télé, il n’y a pas d’émission dédiée à celles-ci sur le service public. Sans doute est-ce culturel. Et puis, il ne faut pas oublier un autre aspect : j’ai tenu des chroniques sur différentes chaînes, où on finissait par me dire que je ne devrais pas faire de la publicité pour des diffuseurs concurrents… Laisser dire que le programme du voisin est génial, pour une chaîne, c’est se tirer une balle dans le pied.
Dans ce contexte, quel rôle peut alors encore jouer la critique ?
On me dira que ce n’est pas une émission de débat et l’avis du critique de Télérama qui changeront fondamentalement ce que les gens regardent. Peut-être, mais j’ai bon espoir que ça contribue à ouvrir les chakras des téléspectateurs. Mon but n’est pas de convaincre le fan de Camping Paradis qu’il devrait regarder The Wire à la place. C’est plutôt que le spectateur en question tombe sur un de mes articles, se dise : « Tiens, c’est quoi ça, The Wire ? Je devrais jeter un œil… » Et peut-être qu’il adorera ce qu’il verra ! Il faut surtout arrêter de prendre les gens pour des idiots ; certaines personnes que je connais regardent des séries que je n’aime pas mais aussi certaines que je trouve géniales.
A nous, critiques, de faire l’inverse de ce que font les algorithmes et les réseaux sociaux, qui est d’enfermer les gens dans leur couloir idéologique et « gustatif ». Il faut se dire qu’un gauchiste pur jus sera capable d’aimer une série de Taylor Sheridan, le seul showrunner un tantinet trumpiste de la télévision américaine. C’est aussi le rôle de la critique d’ouvrir l’appétit des gens. On ne pèse peut-être pas lourd face aux algorithmes mais, si on ne fait rien, on leur laisse le monopole – et c’est une hypothèse qui me terrifie, intellectuellement et même politiquement. La critique, au sens large du terme, peut être un contre-pouvoir indispensable. Peut-être que tous les critiques sont des Don Quichotte mais leur rôle demeure essentiel.
16/03/2026
