L’affaire Laura Stern, venger les femmes dans la fiction

par Emmanuel Taïeb

Sur le papier, la mini-série, L’affaire Laura Stern, diffusée sur France Télévision, pouvait cumuler toutes les limites qu’on peut imputer souvent aux séries françaises de service public : séries « à thèse », thème compassé, pathos assumé, impression de déjà-vu, acteurs approximatifs. Comme s’il s’agissait de remplir le cahier des charges imposer à ces chaînes – qui existe réellement et les enjoint de filmer le lien social et de « promouvoir les grandes valeurs qui constituent le socle de notre société ». Avec quelques autres séries récentes, de Sambre à Dans l’ombre, L’affaire Laura Stern permet d’acter que l’ambition des séries des chaînes publics n’a rien à envier à celle, historique, de la « quality TV ».

Il se trouve que on a ici aux manettes Frédéric Krivine (Un village français) et Marie Kremer (actrice dans Un village français, également, et réalisatrice), qui tire ce cahier des charges à sa limite, en s’emparant d’une problématique sociale d’époque, certes, mais la plus difficile qui soit, la violence faite aux femmes, son déni sociétal organisé depuis des décennies, et les rares leviers sans grande efficacité qu’elles ont à leur disposition, jusqu’à la vengeance, si la justice ne fait pas son travail et si la police est absente (le policier venu s’occuper de l’affaire, joué par Samir Guesmi, devient un amant, et non un justicier, à la fidélité et à l’amour touchants). Il y a dans L’affaire Laura Stern des réminiscences de la série Sambre, de l’affaire Jacqueline Sauvage, qui avait tué son mari, ou des affaires Cantat et Pélicot, sans qu’aucune pourtant ne soit à la base du scénario. Car ici la vengeance est une vengeance par un tiers.

Filmer le féminicide et donner un visage familier au tueur


Car il s’agit bien d’une « affaire Laure Stern », qu’incarne Valérie Bonneton avec une rare densité, très loin de ses rôles comiques, et les deux premiers épisodes sont un peu déroutants, puisque le récit approche de ce qu’annonce le titre de la série, sans toutefois le montrer immédiatement. À savoir que Laura Stern, pharmacienne messine sans histoire, animant un groupe d’entraide et parole pour des femmes sous emprise, maltraitées, abusées ou battues, de tous les milieux sociaux, y compris universitaire, va progressivement, basculer dans le meurtre. À la suite, d’un moment traumatique : l’assassinat d’une de ses protégées par son mari, qui avait pourtant une ordonnance de restriction, en pleine rue, alors que symboliquement elle était protégée par ses amies. À partir de ce point nodal, deux assassinats volontaires par empoisonnement vont s’enchaîner, comme si, en l’absence d’institutions seule la mort pouvait protéger les femmes de leurs bourreaux et qu’il fallait quelqu’un de sacrificiel pour prendre leur défense.

Dans une économie du récit singulière, à part la chute accidentelle d’un mari violent, les deux assassinats suivants ne pas sont filmés. Le récit peut ainsi se focaliser uniquement sur Laura Stern elle-même, sur son glissement dans la vengeance systématique et dans une claustration mentale, puisqu’elle ne pense plus qu’à ça, se retirant de son couple, de l’éducation de ses enfants, comme de son métier. Jusqu’à ce qu’elle se livre, en bonne citoyenne, et non en « psychopathe », amenant au dernier épisode entièrement consacré au procès. Ironiquement, alors que son premier avocat, un homme, veut qu’elle simule la folie – car une femme tuant des hommes violents ne peut être que folle –, elle sera défendue par une femme, présentée comme médiatique et acquise à la cause.

Laura Stern se livre à la police


Le procès permet en fait de lancer le débat sociétal, qui précisément n’a pas eu lieu, et le verdict en demi-teinte dit bien la balance délicate entre l’acceptation morale des meurtres et leur condamnation sociétale. Le thème de la vengeance des femmes est aussi dramatiquement intéressant, qu’il est sociologiquement irréaliste. Le dernier livre de Dominique Memmi, justement intitulé La vengeance des femmes, travaille à partir des fictions de vengeances féminines, en les comparant avec les données que nous avons de la justice. Loin d’une Laura Stern emblématique d’un mouvement réel, l’ouvrage montre que la vengeance des femmes n’existe que dans la fiction, qu’elle est rarissime dans la réalité, et qu’elle est inexistante si elle devait être prise en charge par un tiers. Il s’agit donc d’un thème purement fictionnel, la mise en scène d’un fantasme de vengeance, mais qui marque le recul de la domination masculine. Car dans la réalité, les femmes victimes sont soit dans l’autodéfense, l’autocontrôle, soit dans une violence dirigée contre elles-mêmes. « C’est de ses propres émotions qu’il s’agit de se rendre maître, et non de son agresseur », écrit Dominique Memmi (p. 179). Si Laura Stern est le « nom » de quelque chose, ce serait celui de la maltraitance des femmes, tandis que Laura Stern elle-même incarne une possible réponse sociétale, dans une forme excessive, inacceptable en société, au nom, encore, de l’absence de réaction, jusqu’à aujourd’hui, face à la violence structurelle qui minorise les femmes et les livre à leurs meurtriers, jusque dans la chambre conjugale.

L’affaire Laura Stern ne glorifie pas l’auto-défense (la protagoniste sera incarcérée pendant des années) et ne se contente pas d’opposer des violences, mais elle dit que l’interruption du continuum des violences du féminicide à l’homicide ne viendra que d’une réaction de la société face à ce groupe minorisé, comme aux autres, et que les hommes violents ne sauraient vivre librement dans une société pacifiée.

02/03/2026

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