Scandal : qui gouverne vraiment l’Amérique ?

par Inès Kismoune

Dans la série de Shonda Rhimes, le vrai pouvoir n’est jamais là où on le croit. Une leçon de philosophie politique déguisée en soap opera washingtonien et un miroir troublant de la politique américaine.

Imaginez : une femme noire, sans mandat, sans titre, sans légitimité démocratique d’aucune sorte, tient entre ses mains la survie politique des hommes les plus puissants des États-Unis. Elle ne préside rien. Elle ne vote pas. Elle n’existe pas dans les organigrammes officiels. Et pourtant, si elle décroche son téléphone, des carrières s’effondrent. Si elle raccroche, des présidences survivent.

C’est Olivia Pope, la protagoniste principale de Scandal. La série créée par Shonda Rhimes diffusée sur ABC de 2012 à 2018, n’est pas qu’un feuilleton politique haletant, c’est une radiographie impitoyable du pouvoir américain. Une série qui pose, saison après saison, la même question dérangeante – qui gouverne vraiment ? – et qui y répond de manière de plus en plus inquiétante.

L’agence fantôme au cœur de l’État

L’histoire commence simplement : Olivia Pope dirige Olivia Pope & Associates, une agence de gestion de crise à Washington. Ses collaborateurs forment une équipe improbable – avocats, ex-espion de la CIA, détective – tous recueillis par Olivia après des situations désastreuses. Elle a sorti Abby d’un mariage violent, évité la prison à Harrison et Quinn, sauvé Huck des griffes du B613 (une agence gouvernementale secrète). Ils se définissent eux-mêmes comme des « gladiateurs en costume» : capables de tout, pour n’importe quel client, dans les délais les plus impossibles.

Sauf qu’au fil des saisons, l’agence cesse d’être un simple cabinet de crise et devient quelque chose de bien plus ambigu : un contre-pouvoir non-élu, un centre de décision parallèle, capable de truquer des élections, de neutraliser des adversaires politiques et d’orienter la politique étrangère américaine, tout cela depuis un bureau sans plaque ni accréditation.

La série met le doigt sur quelque chose que la science politique n’ose souvent formuler qu’en termes abstraits : dans les démocraties modernes, la légitimité formelle et le pouvoir réel ont depuis longtemps divorcé. Habermas le théorisait dès 1973 dans Raison et légitimité en parlant d’une « crise de légitimation » structurelle : le pouvoir administratif technique, rapide, opaque tend à s’émanciper du pouvoir communicationnel qui lui donnait sa base démocratique. OPA agit dans l’opacité totale, et c’est cette liberté qui fait sa puissance.

Olivia Pope : le pouvoir sans visage

Il y a une scène qui résume tout. Olivia entre dans une pièce, regarde son père dans les yeux et dit, d’une voix parfaitement calme : « Speaking to me is a privilege. You don’t have privileges. » Elle ne crie pas. Elle incarne le pouvoir.

Michel Foucault l’avait théorisé bien avant que Shonda Rhimes ne l’incarne à l’écran : « Le pouvoir est partout ; non pas qu’il englobe tout, mais parce qu’il vient de partout. » Olivia Pope est le personnage foucaldien par excellence. Elle n’ordonne pas, elle oriente. Elle ne contraint pas, elle conditionne. Elle ne gouverne pas, elle rend possible, (ou impossible ?). Elle agit sur les récits, les cycles médiatiques, les informations disponibles. Et quand la rhétorique ne suffit pas, il y a Huck pour contraindre par la torture.

Ce qui rend le personnage fascinant, c’est le paradoxe absolu qu’il incarne. Olivia Pope est une femme noire américaine – historiquement, structurellement, placée du côté des dominés dans l’ordre racial américain. Mais elle est aussi l’une des architectes les plus efficaces du maintien de la domination des élites blanches. Elle ne renverse pas le système, elle le répare quand il se fissure. Elle le rend plus fonctionnel, plus présentable, plus solide.

Comme lui a répété son père depuis l’enfance : « You have to be twice as good as them to get half of what they have. » « Ils », ce sont les blancs dominants.

Ce que Frantz Fanon décrivait comme l’obligation, pour les sujets noirs évoluant dans des espaces de pouvoir blancs, de sur-performer en permanence pour être simplement tolérés, Olivia l’a transformé en stratégie de survie, puis en arme.

Ainsi, elle refuse les mariages – celui du sénateur Edison Davis, celui du président Fitzgerald Grant, non par caprice romantique, mais parce qu’elle a compris quelque chose d’essentiel : devenir « la femme de » signerait la fin de son pouvoir. Même si son cœur le demande et qu’elle s’accroche à son rêve de vivre dans l’Etat du Vermont avec Fitz après la fin de son mandat. Elle ne renonce jamais à son indépendance, et ce pendant six saisons entières. Shonda Rhimes l’a dit sans ambiguïté : elle n’a jamais imaginé Olivia en trad-wife. Elle voulait placer une femme noire américaine au centre du jeu politique et des sentiments des hommes blancs dominants. Une première à la télévision américaine.

Mais cette domination a ses conditions. Olivia domine tant qu’elle reste invisible. Lorsque sa liaison avec le président Grant devient publique, les attaques arrivent, et elles sont, sans détour, racistes. Le pouvoir lui est délégué à condition qu’elle ne l’incarne pas trop ouvertement. Elle est le pare-feu moral des élites blanches, soumise à une exigence d’excellence absolue : contrôle émotionnel parfait – elle ne craque jamais en public –, garde-robe irréprochable (Prada, Hermès). Elle peut flancher, mais seulement dans le privé, quand personne ne regarde.

Olivia Pope portant une montre de luxe et un sac Prada noir

Le B613 : quand l’État se cache de lui-même

Si OPA est déjà une anomalie démocratique, le B613 est, lui, une horreur constitutionnelle. Organisation secrète opérant en parallèle de la CIA, de la NSA et du FBI, elle n’existe officiellement pas. Ses agents n’ont pas d’identité. Ses opérations ne laissent aucune trace. Même les présidents en exercice ignorent son existence.

Et pourtant, le B613 est l’État. Pas sa dérive, mais plutôt, dans cette fiction, sa structure profonde.

Lorsqu’Olivia et son équipe s’acharnent à le démanteler au fil des saisons, les conséquences sont immédiates et brutales : Olivia est enlevée, vendue sur le marché noir, et le président des États-Unis, soumis à un chantage, part en guerre en Angola. Ce qui semblait être un abus de pouvoir révèle sa vraie nature : un cordon protecteur sans discontinuité électorale.

Le B613 a été dirigé pendant plus de trente ans par un seul homme : Eli Pope, le père d’Olivia. Un homme que sa propre fille croyait archéologue. Ce détail dit tout. Eli Pope – homme noir américain, invisible aux yeux du monde – a exercé pendant trois décennies un pouvoir que nul président, nul sénateur, nul général n’aurait pu lui accorder par les voies démocratiques normales. Il a dominé les dominants. Pas en les affrontant, mais en les contournant totalement. La cruauté d’Eli Pope n’est jamais présentée comme une perversion du pouvoir, elle en est la condition. C’est lui qui a fait incarcérer dans des conditions inhumaines, pendant dix-huit ans, Maya Pope, sa propre ex-femme, mère d’Olivia, terroriste de renommée internationale. Pas par sadisme, par nécessité froide, celle d’un homme qui sait que le pouvoir exercé dans l’ombre n’a pas droit à la faiblesse.

Fitzgerald Grant : le président dominé

Face à ces figures de pouvoir réel, Fitzgerald Grant III fait figure de fantôme. « I am the most powerful man in the free world », répète-t-il, comme un mantra dont il doute lui-même. Et il a raison d’en douter. Fitz a été élu grâce à un trucage électoral orchestré à son insu par son équipe de campagne, par Olivia Pope elle-même, par sa propre femme Mellie. Quand il découvre la vérité, il s’effondre. Et quand la juge Verna Thornton, l’une des architectes du complot, menace de tout révéler au procureur David Rosen, c’est Fitz qui l’assassine dans sa chambre d’hôpital. Seul acte vraiment libre de toute la série, et c’est un meurtre.

Le reste du temps, Fitz est dominé par ses sentiments pour Olivia. Il est prêt à sacrifier sa présidence pour elle et manque d’y parvenir. La relation entre les deux personnages, construite comme le ressort romantique central de la série, est en réalité une démonstration de pouvoir inversé : l’homme le plus puissant du monde libre est, dans ses rapports avec Olivia, systématiquement en position de faiblesse.

Olivia Pope dans le bureau Ovale, portant un sac de luxe Prada noir

Shonda Rhimes l’a avoué : elle a construit ce fil romantique pour accrocher les téléspectateurs au rêve d’une relation impossible. Mais en faisant d’Olivia celle que Fitz désire sans jamais pouvoir la posséder vraiment, elle a aussi écrit quelque chose de beaucoup plus subversif, la dépendance affective d’un président envers la seule personne qui ne lui appartient pas.

Une fiction, vraiment ?

Il serait tentant de refermer le dossier ici, en rangeant Scandal au rayon des fictions politiques brillantes mais fictives. Ce serait une erreur.

La série dessine, avec une cohérence troublante, un monde politique où la légitimité démocratique n’est plus le critère décisif de l’exercice du pouvoir. Gouverner ne consiste plus à être élu, mais à être efficace dans l’ombre. Les institutions visibles sont des façades que l’on entretient pour rassurer l’opinion. Le vrai jeu se joue ailleurs, entre des mains que personne n’a désignées.

En plaçant une femme noire sans mandat, une agence fantôme sans accréditation et un commandant sans visage au cœur du pouvoir américain, Shonda Rhimes ne raconte pas l’exception d’un système dévoyé, elle raconte la normalité inquiétante d’un pouvoir qui ne peut plus se dire comme tel et a changé de localisation.

Le parallèle avec l’Amérique contemporaine et ses réseaux d’influence opaques, ses think tanks, ses milliardaires qui achètent des présidences sans jamais les occuper n’est pas une coïncidence. En 2024, Elon Musk investi 250 millons de dollars dans la campagne de Donald Trump, et obtient la direction du DOGE, le département de l’efficacité gouvernementale, lui permettant de restructurer des agences fédérales sans confirmation du Sénat et sans mandat démocratique. Olivia Pope, elle, aurait au moins eu la décence et l’élégance de rester dans l’ombre.

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