Lioness, le chant du cygne de l’idéalisme états-unien ?

par Michaël Pardon

« Je me bats pour que vous ne soyez pas contraintes d’apprendre le russe ou le chinois » ; c’est par cette formule martiale dans un épisode qui s’intitule simplement « J’aime mon pays » (S2E2) que Joe McNamara incarnée à l’écran par Zoé Saldana justifie auprès de ses deux filles son engagement sans failles dans des opérations clandestines de la CIA.

Cette déclaration patriotique n’est pas vraiment surprenante dans une fiction états-unienne, ce qui l’est plus est la tonalité défensive voire obsidionale dégagée par la série.

Lioness (2023-2026) s’inscrit en effet clairement dans la rupture décrite dès 2015 par Dominique Moïsi : The West Wing (« A la Maison blanche », 1999-2006) reste la dernière série « marquée par l’optimisme et l’exceptionalisme » alors que « House of Cards » (2013-2018) témoignait d’un « triomphe du cynisme ». Dans la lignée de Homeland (2011-2020), Lioness confirme cette rupture franche avec le prisme idéaliste : si certains personnages portés par des acteurs de premier plan (Nicole Kidman ou Morgan Freeman) revêtent incontestablement une dimension héroïque, la situation des Etats-Unis et le contexte géopolitique global se révèlent au fil des épisodes particulièrement sombres. La série développe la vision d’un pays sous pression, menacé dans son intégrité territoriale et des relations internationales marquées par le retour des rapports de force les plus sommaires et d’une éclipse du droit international, ce qui – malheureusement – fait écho à notre réalité contemporaine. Dans ce sens Lioness rompt définitivement avec les productions culturelles qui promouvaient l’idéalisme wilsonien et ses valeurs morales.

On peut alors s’interroger sur cette bifurcation autour de l’imaginaire des Etats-Unis dans les relations internationales : est-ce un discours inédit faisant écho à l’ensauvagement du monde contemporain et à la polarisation croissante de la vie politique à l’échelle du pays, ou bien la vision développée dans Lioness renoue-t-elle finalement avec d’anciens paradigmes?

La « realpolitik » pratiquée par Theodor Roosevelt lors de ses deux mandats présidentiels (1901-1909) et son célèbre corollaire à la doctrine Monroe ou les théories de Carl Schmitt sur l’essence du politique peuvent ainsi constituer des pistes intéressantes.

Mise en scène d’une superpuissance vulnérable sur son propre territoire

La trame narrative de la série fonctionne comme une poupée russe.

La saison 1 permet de découvrir une unité d’élite spécialisée dans les opérations extérieures d’infiltration de combattantes. Au-delà du thème récurrent dans le « Sheridanverse » de femmes fortes et guerrières, la série met en scène – comme de nombreuses autres films et séries après le 11 septembre 2001 – la lutte menée par la CIA contre des réseaux terroristes opérant à l’étranger. Dans un exemple classique de conflit extra-systémique la série dévoile, au-delà de la traque d’un financier de réseaux jihadistes l’imbrication des enjeux géopolitiques et géoéconomiques autour du pétrole.

Dans la saison 2, la menace se rapproche puisqu’elle vise les frontières des Etats-Unis à travers des infiltrations menées par un cartel mexicain pratiquant entre autres le trafic d’êtres humains. On retrouve ici le thème classique de la lutte contre les cartels déjà brillamment évoquée par Taylor Sheridan dans Sicario. Néanmoins, cette deuxième saison introduit également le thème plus original d’ingérences de puissances étrangères (Chine et Iran) dans le cadre de guerres hybrides. Cette menace génère une réponse très musclée de la part du secrétaire d’Etat Edwin Mullins (incarné par Morgan Freeman à l’écran) qui décide secrètement de faire éliminer deux scientifiques nucléaires chinois sur le sol iranien.

Dans la saison 3, la menace se situe cette fois au cœur même du territoire états-unien et vise les fondements du système démocratique : des sénateurs, certains médias ainsi que des universitaires sont accusés d’être des relais de la Chine ou de la Russie sur le sol national. Cette vision sombre, paranoïaque, conduit à pointer du doigt des représentants clés du système démocratique avec des critiques ouvertes et très directes à l’encontre du New York Times.

La série apparait alors comme l’aboutissement d’une logique d’éclipse progressive de l’imaginaire idéaliste étasunien. The West Wing ou encore Designated Survivor (2016-2019) mettaient en effet en scène un leadership américain respectueux des alliés des Etats-Unis et du multilatéralisme. Puis à partir de 2011 Homeland a introduit l’idée d’une menace pesant sur la sécurité intérieure du pays, notamment dans sa saison 6 avec la thématique d’ingérences russes dans le cadre d’une véritable guerre informationnelle. Lioness va plus loin dans la mise en scène d’une menace existentielle puisque, au-delà de la guerre informationnelle, des pays hostiles se montrent de plus en plus entreprenants et décomplexés, jusqu’à planifier l’enlèvement brutal et hautement anxiogène de l’héroïne.

Une menace hybride mais des ennemis clairement désignés

La saison 2 s’inscrit clairement dans la thématique de la guerre hybride. Alors que l’unité clandestine a pour mission d’infiltrer le cartel « Los tigres », la trame narrative dévoile progressivement les liens complexes entre ce puissant réseau criminel et l’Iran. Cette imbrication intime entre motivations politique et criminelle, que Jean-François Gayraud nomme « hybridation », trouve de nombreux exemples dans l’histoire récente (FARC, Daech etc) mais Taylor Sheridan va plus loin en imaginant une coopération entre Etats hostiles aux Etats-Unis et groupes criminels mexicains.

Si les stratégies et les alliances restent complexes dans la série, celle-ci n’hésite pas à désigner, ou plutôt à mettre en accusation des acteurs géopolitiques bien réels. Ainsi dans l’épisode 5 de la saison 2 le directeur adjoint de la CIA, Byron Westfield, établit la liste des Etats impliqués dans des actions de déstabilisation contre son pays : Iran, Chine, Russie et Bielorussie. Kyle McManus ajoute même le Qatar, pourtant officiellement allié des Etats-Unis. On retrouve ici, nous le verrons plus loin, l’idée empruntée à Carl Schmitt que la politique consiste en premier lieu à désigner l’ami et l’ennemi.

Au-delà de cette volonté de proposer un portrait réaliste des rapports de force mondiaux la série diffuse clairement un message alarmiste et anxiogène, celui d’un pays isolé face à une alliance hétéroclite de pays du « Sud global » structurée autour d’un axe Russie/Chine/Iran. Dans cette vision très sombre les pays européens apparaissent comme peu fiables et la France est même présentée comme gangrénée par les réseaux terroristes.

Des protagonistes qui s’affranchissent du droit

Face à cette menace protéiforme les protagonistes de la série s’affranchissent régulièrement et de façon décomplexée du droit, ce qui constitue une nouvelle rupture avec l’idéalisme wilsonien dont le pilier était la promotion d’un système juridique universel.

Joe McNamara et son équipe n’hésitent pas en effet à recourir à des moyens expéditifs en rupture avec le « jus in bello ». Dans la saison 3 (épisode 1) des officiers russes sont abattus alors qu’ils s’étaient rendus après des combats sur le front ukrainien, de même Kyle McManus exécute de sang-froid un agent étranger qui refusait de délivrer des informations.

La rupture est forte pour le pays qui a promu la SDN (1919) ainsi que les Chartes de l’Atlantique (1942) et de San Francisco (1945) et qui, plus généralement, s’estime porteur de valeurs morales supérieures (Destinée manifeste, 1845). Il est très significatif également de remarquer que les seuls textes juridiques auxquels se réfère les cadres de la CIA sont liés au Patriot Act, promulgué suite aux attentats du 11 septembre 2001.

La série trouve surtout une résonance saisissante dans l’actualité récente : comment en effet ne pas penser à la capture à Caracas par une unité des Navy Seals de Nicolas Maduro et de son épouse le 3 janvier 2026 ? Ou plus généralement à la brutalisation des relations internationales et plus particulièrement à la politique extérieure très agressive de Donald Trump lors de son second mandat (depuis janvier 2025) ?

Néanmoins ce tournant narratif, loin de constituer une rupture inédite, fait plutôt écho à une pensée politique dite « réaliste » restée longtemps en marge dans l’approche des relations internationales aux Etats-Unis.

Lionessou le triomphe tardif de la pensée de Theodor Roosevelt et de la « realpolitik »

Dans son célèbre « corollaire » de 1904 à la Doctrine Monroe (1823), Theodor Roosevelt affirme que les Etats-Unis doivent « dans les cas flagrants de méfaits ou d’impuissance exercer un pouvoir de police international ». Il est difficile de ne pas voir dans la vision géopolitique proposée dans Lioness la volonté d’un retour à cette politique du « big stick » : la série ne fait à aucun moment référence aux grandes valeurs morales ou à un quelconque rôle messianique des États-Unis ; elle théorise plutôt la nécessité, comme le rappelait inlassablement Theodor Roosevelt, de défendre les intérêts du pays par la force s’il le faut. Elle prend donc le contrepied de l’idéalisme wilsonien et des différents présidents qui se sont inscrits dans son héritage teinté de valeurs protestantes. Car comme le rappelait Henry Kissinger : « c’est principalement l’idéalisme wilsonien qui a imprimé son rythme à la vie politique américaine depuis sa présidence historique et qui l’inspire aujourd’hui encore »

Plus que cela, Lioness semble redonner une actualité à la pensée – parfois dérangeante – de Carl Schmitt. Pour ce dernier, l’essence même du politique consiste à distinguer l’ami et l’ennemi (au sens d’ennemi public, l’« hostis »). Le ressort dramatique de Lioness consiste justement à désigner cet ennemi protéiforme qui menace insidieusement la première puissance mondiale. On est bien loin d’une vision irénique, idéaliste ou même multilatéraliste des relations internationales. Les protagonistes de Lioness promeuvent uniquement l’usage de la force, y compris quand elle s’écarte du droit, face à des ennemis qui ne respectent aucune règle du fait de leur nature autoritaire (Iran, Chine, Russie).

De même la théorie des « grands espaces » de Schmitt postulant qu’il revient à quelques puissances de gérer/ dominer de vastes étendues constituant leur sphère d’influence légitime trouve un écho dans la série. L’intervention clandestine de l’unité d’élite pour lutter contre le cartel de Los tigres tend bien vers cette idée que les Etats-Unis, face à la nécessité, ne sont plus tenus de respecter la souveraineté de leur voisin du Sud. Outre la remise en cause du système westphalien, c’est bien une aire d’influence étasunienne par-delà les frontières étatiques qui se dessinent. L’écho avec le slogan trumpien « C’est notre hémisphère » se révèle également assez évident.

Le monde entier vous déteste. Même vos alliés

« Le monde entier vous déteste. Même vos alliés ». Cette déclaration de l’ambassadeur russe au secrétaire d’Etat Edwin Mullins dans le tout dernier épisode de la saison 3 résume bien l’imaginaire géopolitique produit par la série : les Etats-Unis, isolés et menacés par des puissances hostiles, ne peuvent désormais plus compter que sur eux-mêmes. Le temps où les productions culturelles étasuniennes développaient la vision d’une puissance porteuse de valeurs morales supérieures se portant au secours de ses alliés et des « combattants de la liberté » est bien révolu – ce qui interroge d’ailleurs sur la capacité des séries à générer du soft power.

Les échecs stratégiques successifs des Etats-Unis en Afghanistan et en Irak qui ont conduit Gérard Chaliand à parler de la défaite comme d’« un nouvel art occidental », la montée en puissance du « Sud global » tout comme le recul du multilatéralisme et du droit international sont autant de facteurs qui peuvent expliquer cette nouvelle représentation.

Lioness ne peut être réduite pour autant à un support de promotion de valeurs militaristes comme on peut le lire dans un article de Variety : si les protagonistes comme Joe McNamara incarnent un esprit de sacrifice héroïque et de dévouement patriotique, la série met aussi en lumière des errements politiques et des aspects sombres de la diplomatie étasunienne, tout autant que les violences incontrôlées et les assassinats expéditifs. Elle sait aussi parfois intégrer un regard ironique et décentré, par exemple lorsque l’ambassadeur russe fait mention au secrétaire d’Etat américain de la capture du dirigeant d’un Etat souverain ou des visées expansionnistes de l’administration Trump au Groenland.

Comme souvent avec les productions de Taylor Sheridan un scénario simple de prime abord peut se révéler plus dense qu’il n’y paraît. 

28/09/2026

Post a Comment

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *