Pistol et le problème de la vraisemblance historique des séries

par Antoine Faure

L’histoire du groupe punk anglais Sex Pistols est l’objet de conflits et de rivalités importantes. À l’exception du batteur, Paul Cook, tous les autres membres originels – John Lydon, Glen Matlock et Steve Jones – ont publié leurs mémoires. Les livres abondent, mais England’s Dreaming (Jon Savage, 1991) est probablement le plus complet et le plus précis. Que dire du cinéma, qui a abordé la biographie du groupe et de ses membres à au moins trois reprises dans : Sid and Nancy (Alex Cox, 1986), The Great Rock and Roll Swindle (Julien Temple, 1980) et le documentaire The Filth and the Fury du même réalisateur (2000).

En 2022, une nouvelle fiction est venue s’ajouter à cette liste, cette fois au format mini-série (6 épisodes, entre 45 et 55 minutes) : Pistol (Disney+). Réalisée par Danny Boyle (Trainspotting, Slumdog Millionaire, entre autres), elle est inspirée du livre du guitariste et fondateur du groupe, Steve Jones, Lonely Boy: Tales From a Sex Pistol (2016). La série a ravivé les conflits du groupe. John Lydon (le chanteur Johnny Rotten) a attaqué la production en justice, sans parvenir pour l’instant à faire interdire la fiction. Sans aborder directement ces disputes, je propose de remettre en question la vraisemblance même du récit, c’est-à-dire « un mécanisme esthético-narratif qui s’appuie sur les imaginaires sociaux du présent et avec lequel on obtient un effet de réalité dans la représentation » sur la base d’un travail analytique plutôt que biographique. Il ne s’agit pas de distinguer la réalité de la fiction (pour cela, lisez ici), mais de comprendre quelles sont les résonances historiques de la série.

Voici mon argument : malgré tous les efforts techniques pour planter le décor, la série manque de vraisemblance car elle ne parvient pas à emprunter un chemin clair entre une histoire sociale de l’Angleterre des années 1970, une certaine mythologie du groupe et l’interpellation du présent et des spectateurs.

Le travail cinématographique est sans aucun doute remarquable. Le grain de l’image reproduit les avancées techniques de l’époque et les clips-vidéo du groupe. L’éclairage, les couleurs, les vêtements, le maquillage et le jeu d’acteur captent la remise en question de l’ordre et de l’avenir qu’incarnait le groupe. Mais le style documentaire recherché par les réalisateurs et l’équipe de production ne fonctionne pas. En dehors de quelques allusions ou références au Royaume-Uni dans les années 70, il ne fournit pas un contexte social, culturel et économique suffisamment détaillé pour comprendre comment le mouvement punk a démarré et explosé. Il ne fournit que des informations socio-culturelles sur les membres du groupe, et n’apporte pas d’éléments de compréhension sur ses origines et ses performances. Ce dernier incarne tout : la misère, la rupture générationnelle, l’énergie de la fureur… mais sans liens profonds avec un moment historique très particulier,  à l’échelle nationale, européenne et internationale. C’est d’autant plus décevant que les films et les séries britanniques nous ont habitués à un travail historique précis et dense qui offrait une familiarité historique en mobilisant des expériences et des connaissances partagées.

L’une des raisons de cet échec réside probablement dans le fait que Boyle est un fan des Sex Pistols. Sans parvenir à mettre sa passion à distance, le réalisateur se positionne comme témoin et mythifie le groupe, à l’opposé de son intention. C’est frustrant car Boyle nous a accoutumés à raconter la jeunesse brisée avec beaucoup de talent. Mais dans le cas de Pistol, il est piégé par un regard admiratif sur la révolution punk et l’impact du groupe, alors que les récits sériels contemporains les plus stimulants évitent précisément cette binarité entre bons et méchants. Incarnant cette dérive, le geste créatif des Pistols semble étonnamment simple, même pour un groupe punk.

Certaines décisions narratives ne contribuent pas à renforcer la vraisemblance historique de la série. En plus de simplifier le processus de création musicale, il y a des personnages surdimensionnés. C’est à mon avis le cas de Chrissie Hynde, dans une série possiblement difficile à programmer de nos jours, sans un personnage féminin fort qui ne soit également musicien.

La résonance l’emporte sur la vraisemblance. La série a un discours implicite qui fait référence à la société d’aujourd’hui : ruptures générationnelles, problèmes de genre, pauvreté, critique acide des élites et présentisme… Cependant, ce caractère implicite, voire forcé, d’une supposée actualité est problématique car il n’interroge pas le public sur l’avenir du monde actuel et le sentiment de stagnation voir de déclin qui semble le ronger.

Enfin, un dernier paradoxe : après cet argumentaire décourageant sur les problèmes de vraisemblance de Pistol, reste que ça vaut la peine de passer cinq heures à regarder cette mini-série de fiction (en supposant, en effet, qu’il s’agit d’une fiction et qu’elle superpose plusieurs textes). Cela vaut le coup autant pour la musique que pour le dispositif filmique, autant pour les fans des Sex Pistols que pour ceux qui voudraient découvrir le groupe.


N.B. : Une première version de ce texte a été publiée en espagnol sur le site Diario USACH.

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