
Les séries, labos imaginaires du management
Compte rendu de l’ouvrage collectif de Florent Giordano, Romain Pierronnet, Mathias Szpirglas et Claire Edey Gamassou, Management en Séries, Saison 1. Scénariser, produire, mettre en scène le management avec les séries TV, Paris, Edition EMS, 2025
par Manon Châtel
Cet ouvrage collectif apporte un éclairage sur les séries télévisées en tant que matériaux empiriques et réunit quatorze contributions,rebaptisées « épisodes », issues du premier colloque international éponyme dédié aux liens entre management et séries télévisées. Il prend au sérieux la série télévisée comme laboratoire d’observation managérial et présente les travaux de chercheurs issus de plusieurs disciplines qui se sont prêtés à l’exercice. Management en série apporte une vision bienvenue en management et pousse en grand une porte jusqu’ici entrouverte par plusieurs auteurs : Fiction, culture populaire et recherche en gestion d’Amaury Grimand ; sous forme d’un Petit traité de management pour les habitants d’Essos, de Westeros et d’ailleurs par Marine Agogué et Cyrille Sardais ; sur le management, avec des séries allant De MacGyver à Game of Thrones par Benoît Aubert et Benoît Meyronin ; ou plus récemment sur des pistes pour Comprendre le Management avec la Casa de Papel par Mathias Szpirglas. Aussi, les sciences de gestion, les sciences de l’information et de la communication, la littérature, sont impliquées pour apporter leur contribution et témoigner du potentiel de la fiction pour la recherche scientifique.
La préface d’Amaury Grimand donne le ton : « La fiction permet de capturer le sensible, de rendre l’invisible visible, de donner toute sa place au singulier, à l’inédit, au tacite » (p.9). La puissance de la fiction est présentée comme nécessaire pour appréhender le monde et imaginer les trajectoires de collectifs et d’organisations ; un véritable plaidoyer de l’importance du matériau fictionnel dans la recherche. Cet ouvrage assume les spécificités de la sérialité telles que la narration longue, l’écriture collaborative et les phénomènes de fan-engagement.
Romain Pierronnet introduit les prémisses et la naissance de cet ouvrage par le constat partagé des chercheurs en sciences sociales concernant le manque d’appropriation scientifique de cet objet commun que sont les séries télévisées.
Le management à l’épreuve de la transgression
La première partie de l’ouvrage réunit cinq contributions qui déconstruisent les pratiques managériales, tensions et paradoxes au travers de plusieurs séries télévisées. Deux fils rouges se dessinent : d’une part, la tension entre performance et humanité ou de travail routinier et, d’autre part, la transgression comme révélateur, transgression des normes professionnelles et légales. Alors que la série L’Opéra (évoquée par Véronique Attias-Delattre et Mathias Szpirglas) se penche sur une institution lyrique comme miroir des paradoxes organisationnels illustrés par la métaphore de la « chorégraphie organisationnelle », les séries dites medical-show mettent en lumière les conflits structurants des organisations de soins contemporaines. The Knick (Joan Le Goff et Alban Jamin) articule théorie des parties prenantes et sociologie du travail hospitalier, où le personnage principal est simultanément chirurgien empathique et gestionnaire obsédé par les indicateurs de performance. La série Dr House (Catherine Maman) permet d’explorer la figure de la domination charismatique du personnage principal où la transgression des règles médicales répond à une quête d’authenticité professionnelle. La célèbre série Breaking Bad (Guillaume Detchenique) permet d’explorer les organisations renégates, les dérives éthiques ordinaires et la légitimation paradoxale d’une entreprise hors-la-loi, illustrée par le potentiel heuristique de l’« upside-down ». La partie se clôture sur l’exploration d’un workshow britannique, Reginald Perrin (Rebecca Dickason) comme laboratoire de la dissonance organisationnelle qui permet d’illustrer l’obsession d’authenticité d’un héros qui se heurte à l’absurdité bureaucratique, générant disjonctions temporelles et désalignements normatifs.
Les séries télévisées comme dispositifs d’apprentissage
La seconde partie de l’ouvrage est consacrée à l’enseignement du management et de la gestion par le prisme des séries télévisées. S’adressant à la fois aux chercheurs, aux enseignants et aux formateurs, cette partie présente quatre contributions qui font des liens entre pédagogie et matériaux fictionnels. Game of Thrones (Émilie Ruiz) nous est offert sous le prisme d’un retour d’expérience d’un cours de sociologie des organisations où la série est appréhendée comme un dispositif d’apprentissage fondé sur la cartographie des maisons de Westeros, faisant dialoguer Henry Mintzberg et George R. R. Martin (écrivain et scénariste de la série). La motivation au travail de la génération Z illustrée par l’un des épisodes de la série The Office (Erwan Boutigny et Sophie Renault) appliquée lors d’un cours de Master 2 en apprentissage. Un spectre plus large de séries télévisées est offert pour l’étude pédagogique du regard organisationnel (Xavier Philippe, Delphine Minchella et Yoann Bazin), où les auteurs prouvent que le matériau fictionnel permet aux étudiants de développer leur regard critique, suivre, voire anticiper les évolutions organisationnelles. Cette partie s’achève par une contribution invitant à nous interroger sur les ouvrages qui « prétendent tirer des leçons de management des séries TV » (Romain Pierronnet, Florent Giordano, Mathias Szpirglas et Claire Edey Gamassou), où les auteurs prennent soin de décortiquer un corpus d’ouvrages sur les séries. Un de leur constat, tiré d’une analyse de dimensions axiologique et épistémique, repose sur le fait que ces ouvrages se répartissent presque uniquement entre ouvrages prescriptifs centrés sur l’individu dits homo-œconomicus (formulés comme des conseils comportementaux et des « boîtes à outils » pour managers) et ouvrages académiques réflexifs (où les séries TV ont une visée purement explicative et sans jugement).

Les séries comme simulateurs d’organisation, entre réel et imaginaires
Enfin, la troisième partie, intitulée « jouer avec le réel » examine, via cinq contributions, l’entrepreneuriat, la logistique et le placement de produits afin d’interroger les imaginaires économiques. Alors que la série Validé (Tarik Chakor) propose de tirer de véritables « leçons » entrepreneuriales du show- business, la série Super Pumped (Chloé Brassart et Sophia Galière) analyse les rouages des processus collectifs et entrepreneuriaux qui ont favorisé le succès de la plateforme Uber. Le placement de produits, technique de communication bien connue des publicistes, n’échappe pas à cette incrustation du réel dans la fiction. Stranger Things (Jean-Philippe Danglade) permet non seulement d’apporter du réel dans la fiction, mais également de renvoyer aux spectateurs, avec authenticité, une certaine nostalgie propice à l’élaboration de stratégie rétromarketing. Une dystopie postapocalyptique, L’Effondrement (Joan Le Goff), nous enseigne que les concepts bien connus en management que sont la planification et la coordination sont, contre toute attente, salvateurs alors que les modes autarciques échouent. Cette partie s’achève avec le cas illustratif de Red Team, un programme regroupant auteurs et scénaristes de science-fiction, chercheurs et militaires pour imaginer et anticiper les futures menaces technologiques, économiques, sociétales et environnementales ; où les scénarii d’anticipation deviennent de véritables objets de recherche (Marie Roussie et Sonia Adam-Ledunois).

L’ouvrage s’achève par une ouverture de Florent Giordano qui propose une catégorisation de recherches qui croisent management et séries télévisées, ce qui laisse entrevoir une diversité réelle des approches où les séries servent à la fois de terrain et d’outil d’analyse : compréhension des marques et des publics, efficacité du placement de produit lorsqu’il est intégré à l’intrigue, et dynamiques d’engagement des fans. Ils fournissent aussi des cadres transférables pour l’action et la formation en management (modèles et heuristiques sur motivation et leadership, temporalité dans la décision, modélisation de situations). Une invitation en postface, lancée avec alacrité par Jean-Philippe Denis pour la poursuite les recherches sur cette frontière incertaine entre fiction et réalité, clôture cet ouvrage. Il élargit le propos du management en séries au management en cinéma, en mobilisant notamment des classiques comme Retour vers le futur, ou Rocky, pour discuter innovation, résilience, mentorat et éthique, ce qui recontextualise l’apprentissage managérial par des récits forts. La postface insiste sur un impact diffus et non linéaire qui agit dans le temps long sur nos manières de diriger, d’enseigner et d’agir et se conclut par un appel à prolonger ces recherches en diversifiant corpus et voix.
Pour conclure, si le colloque originel se proposait d’examiner les séries télévisées comme nouvel objet de recherche, d’analyse et de pédagogie managériale, cet ouvrage collectif reprend cette ambition en l’élargissant : considérer la fiction sérielle à la fois comme miroir, laboratoire critique et outil pédagogique du management contemporain. Les contributions proposent des cadres méthodologiques, parfois inégaux, qui légitiment la démarche scientifique : grilles d’analyse, scénarios, analyses narratives, sociologies compréhensives, etc., une hybridation qui reflète la richesse des Cultural Studies appliquées au management. Cet ouvrage pourrait servir de tremplin pour de futurs réflexions autour d’une méthodologie commune. Management en Séries – Saison 1 constitue une lecture stimulante pour les chercheurs en management, les spécialistes des industries culturelles et créatives et les pédagogues désireux de renouveler leurs pratiques de classe. Loin de se limiter à l’illustration, les séries deviennent ici un terrain de recherche à part entière, capables de questionner nos dogmes organisationnels et d’enrichir la boîte à outils managériale. L’ouvrage ouvre ainsi la voie à une « saison 2 » que l’on attend déjà avec impatience. To be continued…
03/10/2025

