
C’est quoi une série culte ?
par David Peyron
Le GER Fans, labellisé par la Société française des sciences de l’information et de la communication, est un collectif de chercheuses et de chercheurs dont les travaux portent, entre autres, sur l’analyse des fans et de leurs pratiques. Qu’il s’agisse de recherches récentes, de grands classiques ou encore de la présentation du domaine des fan studies, ses membres explorent ici différents aspects de ce riche phénomène.
« Ça, c’est une série culte ! ». Voilà une expression que l’on a tous utilisée au moins une fois et qui ne manque pas d’apparaître régulièrement dans les médias. Elle est utilisée par la presse pour qualifier des objets culturels (et cultuels !), mais aussi par le marketing avec des slogans du type « la série culte de toute une génération ». D’ailleurs, si l’on en croit la presse spécialisée ainsi que les fans, le nombre de séries cultes de toute une génération dépasse largement le nombre de générations ayant existé, ce qui peut laisser entendre que le terme s’est quelque peu galvaudé… Pour autant, on sent bien qu’il dit quelque chose de notre attachement aux séries et en particulier du rapport entre les fans qui leur vouent un culte et ces œuvres marquantes. Alors, même si on l’utilise à tort et à travers et peut-être jusqu’à saturation, il peut être intéressant de se demander d’où vient le terme culte et comment est-ce qu’on peut le définir.
Le mot « culte » renvoie bien évidemment au vocabulaire religieux, comme une grande partie des termes utilisés pour parler du goût pour la culture populaire : fan, rituel, passion, idole, etc. Le mot japonais pour parler des stars de la J-pop, « Aidoru », est d’ailleurs issu du mot français « idoles » et de la période des Yé-yé durant laquelle artistes comme Johnny Halliday ou Sylvie Vartan y étaient très célèbres. Le problème avec l’importation de mots issus d’un domaine très différent est que soit ces derniers gardent leurs connotations d’origine (fan reste péjoratif comme sa racine fanatique), soit ils entraînent un flou sémantique quant à leur définition exacte. C’est comme si l’on avait intégré les critères de la définition, mais sans trop savoir les formuler. On sait que de gros succès sont cultes (Star Wars), tandis que d’autres sont des réussites populaires sans être cultes (Bienvenue chez les Ch’tis), mais on ne saurait dire pourquoi. La liste des films associés au terme culte sur Wikipédia donne une assez bonne idée de ça, puisque s’y côtoient d’énormes succès au box-office (300, SOS Fantômes), des œuvres considérées comme artistiquement en pointe à leur époque (El Topo, Fitzcarraldo) et des nanars totalement ignorés du grand public (The Beastmaster, Turkish Star Wars). C’est la même chose pour les séries : certaines sont des gros succès sans qu’on leur accole massivement le terme culte (NCIS, Les Experts) et d’autres sont cultes en étant des succès de niche (Seinfeld ou Star Trek en France par exemple).
On sent bien que celles qui sont cultes sont des œuvres qui ont su attirer un certain type de public, souvent des œuvres qui ont d’importantes communautés de fans qui les révèrent. Mais ça ne donne pas une définition transversale.

Alors que faire de tout ce chaos ? Pour répondre à cela, deux approches (au moins) sont possibles. La première a connu de nombreuses formulations, mais la plus célèbre a été faite par un chercheur érudit et touche à tout qui nous a quittés en 2016 : Umberto Eco. Le chercheur italien s’est intéressé à un très grand nombre de choses au cours de sa vie, et a montré un étonnant et réjouissant éclectisme culturel dans ses écrits. Dans un article devenu lui-même culte (si, c’est possible !) publié en 1984, il décide de s’attaquer à la définition de ce qu’est un film culte, et on peut en généralisant son analyse l’appliquer aussi au domaine sériel.
L’article en question qui n’a jamais été traduit en français se nomme « ‘‘Casablanca’’ : Cult Movies and Intertextual Collage ». Il y expose une théorie tout à fait intéressante à partir d’une analyse du film Casablanca, film culte s’il en est, de Michael Curtiz sorti en 1947. Comme je l’ai fait en début d’article, il constate que ce film n’est pas forcément le plus gros succès de l’année où il est sorti, ni forcément le mieux écrit, ni le mieux réalisé, ni le mieux joué. Et pourtant, peu de films datant de la même époque sont encore autant regardés de nos jours. C’est qu’il doit y avoir autre chose dans un film culte que de pures qualités esthétiques. Pour Eco dans un film culte, ou plutôt pour qu’un film soit culte, il faut retrouver un certain nombre d’éléments stylistiques. En particulier, il faut que l’œuvre en question déborde d’intertextualité. Ce concept au nom un peu jargonnant inventé par la chercheuse Julia Kristeva dans les années 60 désigne tout simplement les liens d’un texte (texte est compris au sens large de toute production culturelle) avec d’autres textes. Pour le dire autrement ce sont toutes les références, citations, allusions voire reprises et plagiats au sein d’une œuvre. D’après Eco, ce fourmillement de références qui déborde de l’œuvre permet à ceux qui la regardent d’y trouver toujours de nouvelles choses à explorer, de nouveaux éléments qui ajoutent à la compréhension et ça permet aux fans qui s’approprient l’œuvre d’accumuler à son propos un savoir fait de plein de micro-informations. Cet aspect intertextuel fait de l’œuvre culte une forme de synthèse générique, c’est-à-dire qu’en rendant hommage à un genre, à un type d’œuvre ou à un répertoire d’œuvre elle va incarner tout un univers culturel auquel les gens vont pouvoir s’identifier.
On constate souvent que les plus gros succès et les œuvres les plus cultes d’un genre sont des œuvres qui arrivent tardivement, plutôt que celles qui l’inventent. Regardez par exemple les films de Tarantino, ils sont construits en hommage et citent tout un tas d’œuvres obscures, des films de kung-fu japonaisdes années 1970 totalement oubliées, aux séries Z du cinéma gore italien des années 1980. Et en synthétisant ses goûts et en s’appuyant sur une esthétique de la citation (certains diraient postmoderne), Tarantino connaît plus de succès que les œuvres originales, tandis que ses films font l’objet d’un énorme culte. Eco ajoute que les œuvres cultes forment un monde très autonome, un monde fait d’autres œuvres, un monde qui parait immense, très dense et très explorable et qui ne peut être maitrisé que par un petit nombre d’individus qui ainsi se sentent appartenir à une communauté privilégiée, la communauté de fans qui va justement de pair avec une œuvre culte et fait vivre ce culte. C’est le cas aussi des films de Tarantino dont l’auteur affirme souvent qu’elles se passent toutes dans le même univers cinématographique.
Avec tout ça, monde très détaillé et autonome, références foisonnantes et synthèse d’un genre ou d’une époque, on aurait alors la recette parfaite d’une œuvre culte. Et il est vrai que quand on est fan on reconnaît intuitivement cette définition, elle semble très logique. Une œuvre pleine de détails et de références qu’on peut s’approprier, citer, en faire des quizz, qu’on peut explorer encore et encore et qui permet à elle seule de synthétiser une grande partie de notre univers culturel, ça marche bien. Prenez Star Wars. C’est une œuvre pleine de références, à tout un univers culturel, aux films japonais, aux serials et aux pulps des années 1930, au cinéma d’aventure, à l’ésotérisme new age, etc. C’est une forme d’hommage aux grandes heures du space opera pulp qui a connu son apogée dans les années 1930 (ce qui fait que beaucoup de critiques à l’époque ont même dit que le film était assez vieillot dans ses thématiques). Il synthétise donc tout un genre tout en devenant beaucoup plus connu qu’aucune œuvre auquel il rend hommage. Et c’est une œuvre monde, qui forme un univers très complet qui tente d’affirmer son autonomie. Pour les séries c’est la même chose, souvent, celles qui deviennent culte sont pleines de références, sont souvent méta/intertextuelles (Twin Peaks, Community, X-Files, etc.) et forment des univers forts soit par le monde qu’elles créent (Star Trek, Stranger Things, Le Prisonnier) soit par l’attachement aux personnages et à leurs interactions (Urgences, Friends, Arrested Development). Donc tout semble marcher.
Sauf que non. Oui, cette théorie marche très bien vu de loin, mais elle à deux gros défauts liés entre eux du point de vue d’un sociologue des médias. Le premier c’est que les fans semblent découler de l’œuvre. Il suffirait de remplir les critères, la recette du culte et hop une communauté de fans émerge de l’œuvre. Et toutes les pratiques des fans qui ont contribué à rendre un film culte sont alors occultées.

Pour comprendre cela, il faut en revenir à l’origine de l’usage contemporain du terme. Les premières œuvres à être qualifiées de cultes apparaissent dans un contexte très particulier, celui des midnight movies un phénomène de la fin des années 1960 et du début des années 1970. A cette époque, pour rentabiliser des films de niche à petit budget certains cinémas lancent des séances de minuit en essayant de viser les adolescents à la recherche d’un petit frisson d’interdit. Beaucoup de ces films de série B voire Z sont des nanars très oubliables et oubliés, mais d’autres ont connu un énorme succès et une reconnaissance publique en commençant dans ces circuits parallèles. C’est le cas par exemple de La Nuit des morts-vivants de Georges Romero (1968) ou de El Topo (1970) de Alejandro Jodorowski. Souvent, ces films sont portés par un petit groupe de personnes qui se l’approprient, le revoient plusieurs fois et qui vont servir de moteur de bouche à oreille très puissant. C’est là que va émerger le terme « culte » pour parler de ces phénomènes rares, mais intenses et en anglais apparaît même le terme « cultists » pour parler de ces fans qui font exister des œuvres de niche. Prenez par exemple le Rocky Horror Picture Showsorti en 1975. C’est l’archétype du midnight movie et du film culte autour duquel se sont mis en place des rituels, des performances et dont le succès est venu lentement du fait de l’appropriation de l’œuvre par un petit groupe. Ce n’est pas l’œuvre qui a fait le culte, c’est le culte qui a fait l’œuvre et sa pérennité. Ce qui nous amène au second défaut lié : c’est une théorie qui regarde l’histoire faite par les vainqueurs. Bien sûr, avec le recul on peut regarder des livres, films, séries, devenus cultes et dire « ah, voilà, elles avaient tout pour être culte et donc ça ne m’étonne pas ». Mais c’est un peu facile de dire ça avec 10, 20 ou 30 ans de retard, et quand on regarde l’époque de sortie de tel ou tel film ou série culte on peut trouver énormément d’œuvres qui rentrent dans les critères et sont pourtant totalement oubliées. C’est que d’autres éléments interviennent et qu’un contexte social influe sur le fait qu’une œuvre arrive au « bon moment » pour être culte. Alors oui la théorie marche, mais elle n’explique pas grand-chose du processus de « cultisation » (oui, j’invente des mots), elle regarde l’histoire du point de vue des vainqueurs.
Du coup, les sociologues se sont plutôt concentrés sur l’idée de trouver une définition d’une œuvre culte qui ne passerait pas par le contenu de l’objet culturel. C’est en particulier le cas du chercheur français Philippe Le Guern dans l’ouvrage Les Cultes médiatiques. Cette formulation, cette définition, se veut alors constructiviste, c’est-à-dire qu’elle affirme, qu’il n’y a pas d’œuvres cultes il n’y a que le culte des œuvres, et c’est ça qu’il faut observer. L’auteur donne un certain nombre de critères de définition non pas du point de vue de l’œuvre, mais du point de vue du public et de ce qu’il fait pour construire le culte. Du coup il dégage quatre critères :
1. L’œuvre culte est le résultat d’un verdict par lequel un individu ou un groupe désigne une œuvre qui n’est pas seulement belle ou agréable, mais offre des ressources identitaires fortes.
2. Cette œuvre est susceptible de rassembler autour d’elle des groupes qui en font leur cœur de leur lien.
3. Ces groupes peuvent prendre des tailles diverses, soit limitées à un happy few de connaisseurs, soit à une génération ou à un groupe social particulier qui va faire de cette œuvre un emblème (les homosexuels avec Madonna ou Dalida en France).
4. La manifestation concrète du culte se traduit par des pratiques et des performances ritualisées (revoir le film dix fois ensemble, collectionner des produits dérivés collectors, se costumer, etc.).
Alors, bien sûr, cette définition de donne pas de recette, mais elle décrit mieux comment se construit un culte et en quoi il est lié à l’appropriation d’une œuvre par un groupe qui la fait sien. Elle met mieux en avant la dynamique centrale de la pop culture, le fait qu’elle nous parle, qu’elle nous aide à vivre et nous aide à nous construire individuellement ou en tant que groupe. Ça n’empêche pas de pouvoir retrouver les éléments énoncés par Eco, tout en observant ce que font les gens avec l’œuvre, et on est toujours surpris. C’est à partir de ces critères qu’on peut comprendre qu’une série puisse devenir culte alors que d’autres qui répondent à tous les bons critères ne le deviennent pas. Déjà il faut un peu de chance et arriver au bon moment bien sûr, mais il faut aussi que se mette en place une appropriation par des fans qui en font une ressource identitaire, parfois pour des raisons pas forcément évidentes pour le reste du public ou pour les auteurs. On peut penser aux fans queers de la série Xena, la guerrière dans les années 1990, qui se sont approprié la relation intime entre les deux protagonistes au point que les scénaristes ont fini par y faire des allusions de plus en plus ambiguës pour surfer sur cette construction. Il y’a aussi l’exemple des Bronies, communauté de fans adultes de la série pour enfant My Little Pony dans les années 2010 qui ont revendiqué le droit d’aimer un programme jeunesse malgré le fait de ne pas en être la cible. Et puis la série étant une œuvre qui s’étale sur un temps long (j’en ai parlé dans une précédente chronique) elle peut avoir un impact générationnel, c’est souvent le cas des sitcoms, Friends, Seinfeld, How I Met Your Mother, etc. En durant longtemps et en se basant sur des interactions entre des personnages très marqués au niveau de la personnalité, elles permettent qu’on s’identifie à un des personnages comme à un signe du zodiaque (« moi je suis trop un Chandler »), et qu’on cite des répliques qui deviennent part du vocabulaire quotidien, ce qui renforce l’attachement. Et puis en s’appropriant l’objet les fans font associer des pratiques rituelles aux séries qu’ils et elles aiment, fanfictions, fan-art, watch party où l’on s’attend pour regarder le dernier Game of Thrones. Tout cela donne du corps social à l’œuvre et c’est ça qui la rend culte, les émotions, le lien que cela crée et l’envie d’en faire quelque chose. Donc pas de recette magique, mais de bons moments partagés et c’est déjà pas mal.
20/02/2026

