
« La Voisine danoise », géopolitique depuis une cage d’escalier
Par Ioanis Deroide.
Pour une série qui se déroule en majeure partie dans un immeuble de la périphérie de Reyjavik (Islande), La Voisine danoise / The Danish Woman (Danska Konan à l’origine) est une série très internationale, qui interroge la géopolitique du Danemark et plus largement les actions et les responsabilités de l’Occident.
A partir d’une arène très limitée (une résidence et ses habitants), La Voisine danoise se déploie en ouvertures et en perspectives bien au-delà de son cadre anodin. On y entend de multiples langues, on y évoque divers conflits armés et on s’émeut des tourments que vivent les réfugiés sans papiers et les vétérans d’opérations militaires extérieures souffrant de TSPT. La série parle de colonisation et d’indépendance, de leadership et de coexistence. L’ensemble dessine une géopolitique centrée non pas sur l’Islande (la série a été écrite, réalisée et coproduite par des Islandais) mais sur le Danemark, principalement incarné par la protagoniste, Ditte Jensen (Tryne Dirholm), une ancienne officière des services de renseignement de ce pays, qui espère tourner la page d’une carrière pleine de violences en s’installant dans un nouveau pays. Las, son expérience professionnelle l’a dotée de compétences qui la rendent encore utile pour des missions d’ingérence, tout autant que sensible aux souffrances des étrangers installés comme elle en Islande ; tandis que les traumatismes qu’elle a subis la ramènent inlassablement à la guerre et à la violence.
Dans La Voisine danoise, le premier instrument du discours géopolitique est le multilinguisme dont la série joue avec beaucoup d’habileté. Fraîchement arrivée en Islande, Ditte peine à s’exprimer en islandais tout en s’étonnant à longueur d’épisode que les Islandais ne parlent pas mieux le danois, qu’ils ont pourtant appris à l’école comme elle ne cesse de le leur rappeler. Comme en d’autres occasions, le comique de la série, ici sous la forme d’un running gag, s’appuie sur une réalité historique, en l’occurrence la domination que le Danemark a exercé sur l’Islande pendant plus de cinq siècles, jusqu’à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Les discussions que Ditte a avec ses nouveaux voisins, dont elle tient absolument à régler tous les problèmes et à améliorer la vie, commencent donc dans un mélange d’islandais et de danois mais se poursuivent en anglais, que tous maîtrisent, y compris les enfants, et qui présente l’avantage d’être une langue plus neutre, moins chargée d’enjeux identitaires. Au gré des rencontres et des explications, on se rend compte que Ditte comprend et parle également d’autres idiomes : l’espagnol, l’arabe et même le polonais. Cela lui permet aussi bien de discuter avec les éboueurs du quartier que d’aider (tout en les manipulant) un couple de réfugiés sans papiers menacé d’expulsion par une autorité administrative décrite comme inhumaine.
Le passé guerrier de Ditte est un autre outil d’ouverture au monde dont s’empare la série, en ce sens qu’il épouse les conflits dans lesquels le Danemark a été impliqué des années 1990 à 2010. À chaque fois, Ditte y a rempli des missions secrètes et, de fait, peu avouables. Si elle reconnaît ces exactions avec une apparente sérénité dans l’épisode 2, c’est seulement parce qu’elle compte ainsi mater Kari, le fils incontrôlable d’une de ses voisines. Après avoir bien secoué l’adolescent, elle le fait asseoir sur son canapé et feuillette devant lui son album photo de souvenirs, ici érigé en recueil documentaire fictif de la mauvaise conscience de l’Occident, et singulièrement du Danemark (un drapeau danois dessiné et colorié à la main orne la couverture de l’album):
« Ça, c’est une vieille photo de Bosnie. J’étais sniper. C’est là que j’ai appris à tuer, explique-t-elle tranquillement. Je sais, on n’était pas censé tuer, on était casques bleus, mais parfois, on est obligé. », « Là, je suis en Irak. c’est là que j’ai appris la torture. », « Ça c’est l’Afghanistan. Ma mission, c’était de briser des garçons comme toi. »

Ces confessions, qui donnent un sens aux multiples hallucinations de guerre et de mort qui hantent Ditte dans sa vie quotidienne, et donnent un caractère onirique à la série, sont autant d’allusions aux actions conduites par les Jægerkorpset [en anglais], un corps d’élite de l’armée danoise qui s’est effectivement illustré sur tous ces théâtres d’opération. Plus largement, elles rappellent l’engagement militaire du Danemark, comme allié des Etats-Unis, lors des deux grandes guerres moyen-orientales des années 2000. Cette solidarité historique fut replacée au coeur de l’actualité à la suite des déclarations méprisantes du président Donald Trump en janvier 2026, perçues au Danemark comme une trahison, ce que La Voisine danoise (tournée en 2024) semble prophétiser en évoquant, par le filtre de l’expérience personnelle de Ditte, une armée américaine qui frappe sans discernement et abandonne ses alliés.
Cours d’histoire et métaphore
La Voisine danoise prend donc parfois des airs de cours d’histoire, comme dans l’hilarante – car exhaustive – énumération chronologique des conflits suédo-danois que fait Ditte dans l’épisode 5. Cependant, elle a le plus souvent recours à la métaphore pour tenir un discours sur les relations internationales. Certes, les interactions de Ditte avec ses voisins et voisines peuvent être simplement lues comme autant d’illustrations de son obsession maladive à faire le bien des gens malgré eux ou de sa propension à les mettre hors d’état de nuire s’ils entravent la tranquillité à laquelle elle aspire si désespérément, mais elles peuvent aussi être interprétées comme la transposition à l’échelle interindividuelle des rapports de force et des manipulations qui régissent la politique internationale. Ainsi, au cours des épisodes, Ditte se débarrasse d’un voisin immature coupable de tapage nocturne, exhorte une adolescente à s’affirmer et à se faire respecter par son petit-ami, compromet le dit petit-ami quand celui-ci devient menaçant, tente d’éduquer une mère célibataire dépassée par les addictions numériques de ses enfants, châtie un voisin automobiliste à qui elle reproche l’usage d’un gros véhicule tout-terrain polluant et perpètre même l’assassinat – soigneusement prémédité – du mari violent d’une autre voisine. Dans l’avant-dernier épisode, sa prise de pouvoir au sein du conseil syndical de l’immeuble, dument préparée par tous les services qu’elle a rendus et l’élimination de tous les obstacles qui se dressaient en travers de sa route, doit inaugurer une nouvelle ère, celle d’une conversion des résidents aux principes de l’écologie et de la durabilité, considérée par Ditte comme d’autant plus significative qu’elle a lieu en Islande, considérée avec un mélange d’angélisme et de condescendance comme une terre préservée de la corruption qui touche le Danemark (et plus encore la Suède !). Elle signe surtout l’apogée d’un hubris que le dernier épisode se fera un plaisir d’abattre. Le scénariste et réalisateur de la série Benedikt Erlingsson déclare avoir ainsi construit le personnage de Ditte pour en faire une allégorie de « l’Empire occidental, un Etat bien intentionné mais militant, mu par sa volonté de diffuser son idéologie, y compris par la force ». Indépendamment des désaccords qu’on peut avoir avec cette opinion, on peut apprécier l’efficacité du jeu d’échelles proposé par la série, de la satire des relations de voisinage à la critique des relations de pouvoir entre Etats ou aires culturelles.
Ces deux tonalités du discours géopolitique de la série (les références politiques et historiques explicites d’une part, la correspondance entre les dynamiques sociales de voisinage et la géopolitique des Etats d’autre part) fusionnent dans le dernier épisode de la série quand Ditte, rattrapée par les services secrets danois, doit effectuer pour leur compte une ultime mission. Il s’agit de placer un mouchard dans le sac à main de la Première Ministre islandaise à l’occasion d’une réception officielle, ce que Ditte – et les téléspectateurs – perçoivent comme une ingérence néo-colonialiste. Le jour venu, après que Ditte a tiré la la cheffe de gouvernement d’un mauvais pas en lui donnnant un élastique qui lui permet de se recoiffer avant de paraître en public, celle-ci prononce un discours où elle remercie sa « voisine [de table] danoise » et assure y voir un bel exemple de l’indéfectible amitié entre leurs deux nations. Ditte est désarmée devant tant de bonté et d’humanité, en contraste total avec le cynisme des autorités danoises, et cette contradiction précipite l’explosion finale de l’ordre harmonieux mais autoritaire que notre héroïne névrosée tentait d’instaurer.
Une des forces de l’écriture sérielle est de développer dans une durée relativement longue (ici, seulement six épisodes) des personnages et leurs interactions de manière à leur donner une dimension plus grande qu’on ne l’aurait cru de prime abord. La Voisine danoise montre que ses auteurs maîtrisent cette écriture en s’installant dans une cage d’escalier pour porter des jugements politiques sur les tensions internes à l’aire scandinave et sur l’interventionnisme occidental.
27/02/2026
